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Un processus de décomposition du grand cri d’espérance de 1789

IN l’Humanité du Mercredi 5 Mai 2021

samedi 22 mai 2021


Interview de Claude MAZAURIC, historien, spécialiste de la Révolution française, au sujet de la transformation des idées de la Révolution française en guerre européenne généralisée.

« Personne n’aime les missionnaires armés », déclare Robespierre en janvier 1792. N’est-ce pas un des caractères du récit de Bonaparte, puis de Napoléon, que d’exporter par les armes le projet révolutionnaire ?

Claude MAZAURIC : Effectivement, on ne peut rien comprendre à ce que fut le « temps napoléonien » si l’on néglige de s’interroger sur le fait décisif que fut la transformation des élans de la révolution commencée en 1789 en guerre européenne généralisée à partir de 1793. Celui qui a le mieux perçu par avance les conséquences possibles et insurmontables de la guerre -il est loin d’en avoir été le seul même s’il en fut le plus éloquent- fut effectivement Maximilien Robespierre. La dénonciation par Robespierre des risques encourus par la possibilité même d’une guerre européenne remonte à 1791 et va beaucoup plus loin que la simple évocation, d’ailleurs percutante et bien ajustée, de l’envoi hors des frontières de ces « missionnaires armés » que vous évoquez. Prononcée le 2 décembre 1792, elle visait le bellicisme « révolutionnaire » des amis de Brissot, les futurs « Girondins ». Il faut citer en entier la phrase du discours prononcé devant le club des Jacobins, le 2 décembre 1792 : « la plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa Constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis ».

Mais il faut aussi aller plus loin : pour saisir le fond théorique de la position de Maximilien Robespierre, il faut rappeler ce qu’il déclarait déjà le 2 janvier précédent (onze mois plus tôt) quand la contre-révolution monarchique, nobiliaire et cléricale, la Cour elle-même, préconisaient ouvertement, en France même, l’intervention armée des monarchies européennes contre la « France en révolution » et que nombre de « patriotes », comme Brissot lui-même, voyaient dans la guerre le moyen, pour des raisons contraires à celle de la Cour, le moyen de surmonter les contradictions sociales et idéologiques de la révolution commençante en « internationalisant », si j’ose dire, un processus généralisé d’abolition des « anciens régimes ». Robespierre comprit que le cumul des deux positions opposées, contre-révolutionnaire et hyper-révolutionnaire, conduirait la Révolution dans une impasse qui en transformerait le sens national, mais plus encore la portée universelle et la finalité.

De fait, à partir de 1792, la logique de la « Révolution » s’est inscrite dans une incontournable logique de guerre : Jules Michelet dont la Bibliothèque de la Pléiade vient de republier une magnifique réédition de son Histoire de la Révolution, le montra magistralement. « A partir du printemps de 1793 la Révolution, ce sera désormais la guerre avec toutes ses conséquences possibles » : cette formule du regretté Jean-Paul Bertaud, historien du fait militaire, le dit aussi excellemment. Maximilien Robespierre était donc lucide et perspicace et en disciple de Montesquieu et de Rousseau, il avait d’ailleurs analysé les risques et les illusions des protagonistes de la déclaration de guerre, cela dans son premier discours prononcé le 2 janvier 1792 devant le « Club des jacobins » contre la perspective de guerre. Avec une incroyable lucidité, il y avait évoqué les risques de dévoiement de la « révolution » commencée en 1788-1789. « Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des révolutions. Dans des états constitués, comme presque tous les pays de l’Europe, il y a trois puissances ; le monarque, les aristocrates et le peuple, ou plutôt le peuple est nul. S’il arrive une révolution dans ces pays, elle ne peut être graduelle ; elle commence par les nobles, par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son intérêt s’accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante, qui est celle du monarque. C’est ainsi que parmi vous ce sont les Parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle à la révolution ; ensuite le peuple a paru. Ils s’en sont repentis, ou du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu’ils ont vu que le peuple pouvait recouvrer sa souveraineté ; mais ce sont eux qui l’ont commencée ; et sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation serait encore sous le joug du despotisme. »

Robespierre aurait pu en rester là. Mais, une fois la guerre déclarée, il devint l’homme de la résistance, à la fois à la défaite intérieure de la révolution commencée en 1789, mais aussi aux frontières, à l’invasion des armées des « têtes couronnées » ! Et c’est aux lendemains de la victoire significative de Fleurus qu’en juillet 1794 on l’élimina. Finalement pourquoi ? Pour installer à l’intérieur la « réaction » et à l’extérieur, assurer l’hégémonie continentale de la France (bourgeoise) « révolutionnée ». La république thermidorienne des politiciens bourgeois, des affairistes et des généraux couverts de gloire militaire, fut l’héritière, à la fois et en même temps, de que l’on conserverait de la Révolution française de 1789 et de ce que la puissance militaire acquise permettrait d’imposer en Europe et au grand concurrent : l’Angleterre ! Finalement, l’ultime exécuteur testamentaire de ce pas de deux historique fut effectivement Napoléon Bonaparte.

En quoi l’aventure bonapartiste fut-elle l’héritière à la fois de la Révolution française et de ses forces contraires ?

Claude MAZAURIC : Toute cette évocation revient à énoncer ceci : ceux qui croyaient entreprendre la guerre pour la libération des autres ont créé les conditions du détournement de l’énergie révolutionnaire initiale en violence institutionnelle nécessaire au salut collectif, laquelle a abouti au bout du cycle à faire du grand homme de guerre l’arbitre du pouvoir social et le héros symbolique des temps nouveaux ! Le brillant général d’artillerie, Napoléon Bonaparte, promu Premier Consul de la République puis Empereur, dit « Napoléon Ier », devint à la fois l’héritier et le maestro de cette histoire convulsive et contradictoire. Sa personne (brillante), son action (éclairée : car il fut jusqu’au bout un imperturbable rejeton des Lumières comme l’a rappelé le regretté Antoine Casanova dans une belle biographie !), ses ambitions (illimitées), combinées aux effets concrets de son action en Europe et au-delà, portent la marque synthétique et finale d’un processus complexe et finalement contradictoire qui a abouti, d’un côté, à donner aux anciens « régnicoles » une « nation » apparemment homogène et unifiée, à tous un minimum de « citoyenneté » par le Code civil : en somme un « Etat de droit » à la place d’une monarchie du « privilège » légal, mais rien de plus. Mais cette reconnaissance « formelle » n’est pas rien car de cela est née la modernité contemporaine ! Aux ci-devant « sujets » (qui ont supporté les effets d’une guerre meurtrière et dévoreuse de richesses comme on n’en avait jamais connu), la Révolution puis la Guerre (jusqu’à Waterloo y compris !) ont donné une « patrie » et des droits, des souvenirs, un drapeau, des chants : était-ce une raison d’être ? Plus prosaïquement aussi, aux paysans nantis la consolidation de leur propriété, aux femmes l’égalité successorale, aux bourgeois enrichis et aux nobles dévergondés (la nouvelle classe dirigeante : voyez Balzac !) le contrôle social absolu des affaires qu’ils exigeaient à grands cris depuis 1781 et jusqu’en 1795. A l’Eglise dévalisée par sa faute mais revitalisée par les croyants, Napoléon a offert un « Concordat », juteux et ... despotique. Quant aux dominés, aux dépendants d’ici et aux esclaves des colonies, voici le cadeau : une dépendance renforcée, légalisée, absolue. Malgré tout cela, le souffle venu de la « révolution » des débuts, n’ayant jamais cessé de souffler, on en oublia quelquefois la dureté des temps ... Au point qu’en 1815, des survivants de 93 se firent égorger pour défendre Napoléon qu’ils transformaient ainsi en « héritier », peut-être légitime ou légitimé par leur sacrifice ! C’est cette idée seule qui donnait la colique au chancelier Metternich et motiva les complotistes internationaux réunis à Vienne (1814-1815) pour préparer en s’amusant entre les séances du « Congrès », les futurs exploits guerriers de l’Europe pendant les deux siècles à venir !

Plus généralement, que nous dit l’époque napoléonienne sur le rapport de la Révolution à la guerre ?

Claude MAZAURIC :Tout le monde connaît et cite la formule du général prussien et théoricien militaire, Carl von Clausewitz (1780-1831). Ce contemporain de Napoléon (né onze ans avant lui) servit le tsar de Russie après la défaite prussienne de Iéna (1806) puis il combattit la France impériale, du côté des alliés de 1813 à 1815, avant d’être appelé à réformer l’armée prussienne de 1817 à 1830. Dans son formidable essai : De la guerre, Clauzewitz rappelle en effet que « la guerre est la simple continuation de la politique mais par d’autres moyens » : il faut donc étudier et connaître de quoi la guerre est le produit complexe. Mais il dit aussi autre chose qui est plus important que le constat : savoir que la logique de guerre, quand celle-ci est déclarée, échappe généralement à ceux qui l’ont mise en scène et le plus souvent n’obéit guère, dans le temps, qu’aux contraintes qui découlent, soit de sa survenue elle-même, soit d’autres, quelquefois ignorées. Les formes évolutives de la violence originaire qui est un fait consubstantiel au fait de guerre lui-même, les probabilités d’apparition d’événements dus au hasard ou réductibles à la subjectivité des acteurs, les spéculations politiques formulées hors du champ militaire qui relèvent de savoirs obliques au fait de guerre mais qui interfèrent avec eux, conduisent à relever cette donnée fondamentale : la guerre échappe en partie à la maîtrise de ceux qui y ont eu recours ! La guerre crée donc un champ de forces spécifique dont la résolution peut n’avoir que de faibles rapports avec ce qui en favorisa ou commanda le déclenchement. En sorte que ce qui peut en sortir est le plus souvent à rechercher, soit dans une échelle de compromis dont le centre de gravité oscille entre victoires et reculs, soit dans un état des lieux qui créent les conditions d’une nouvelle entreprise guerrière à venir.

C’est bien ainsi à la lumière de Clausewitz qu’il faut comprendre comment le processus de guerre de presque un quart de siècle (1792-1815) qui a accompagné puis suivi la Révolution française l’a finalement transformée en un processus de décomposition procédurale du grand cri d’espérance qui a traversé la France dans l’été de 1789, puis en un mouvement international qui a promu au rang d’exigence universelle les mouvements d’indépendance nationale et de libération citoyenne dans les deux siècles qui ont suivi.
Les chemins pour parvenir à saisir le « Graal du bonheur commun » sont sans modèles préétablis comme le pensait Babeuf. Seule l’histoire, c’est-à-dire, la pensée agissante et l’action commune, sont créatrices des chemins qui y conduisent. Et ce choix c’est celui de la liberté !