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La proposition d’une politique de galanterie démocratique par Robespierre.

Florence Gauhtier :La révolution et les femmes dans l’espace public.

lundi 1er février 2016

II

Dubois de Fosseux et Robespierre lancèrent une enquête sur la présence des femmes dans les sociétés savantes, auprès des correspondants de l’Académie d’Arras, qui reçurent le discours de Robespierre. L’enquête fut menée de mai 1787 à juin 1788. On a retrouvé 11 réponses, 2 sont favorables à la proposition de Robespierre et 9 non hostiles, mais réticentes. Réticence qui exprime une certaine crainte des femmes savantes, non exempte d’admiration [33] [33]. Il existe encore une lettre que Babeuf destinait à Dubois de Fosseux, mais restée à l’état de brouillon.

François Noël Babeuf, né en 1760, venait d’un milieu très pauvre et fut remarqué par le seigneur chez qui sa famille travaillait et qui lui permit de faire des études. Il apprit le droit féodal chez un notaire et devint feudiste à son compte en 1781. Établi à Roye, en Picardie, il devint, en 1785, correspondant de l’Académie d’Arras, qui lui prêtait des livres et le tenait informé de ses travaux. C’est ainsi qu’il reçut la circulaire de l’Académie invitant à la discussion sur l’admission des femmes dans les sociétés savantes et qu’il eut l’envie de jeter ses idées sur le papier [34] [34].

Très brièvement, quel était son propos ?

Babeuf considère que l’éducation de « la femme », sans qu’il précise davantage, lui apprend à obéir aux hommes et non pas à développer ses facultés. Elle n’a pas accès aux sciences ni aux arts, à rien de réfléchi, seulement à des frivolités. Il affirme l’égalité entre les deux sexes qui partagent les mêmes facultés humaines. Les inégalités n’ont pas une origine naturelle, mais sociale, produite par les différences de fortune et d’éducation, qui tuent, précise-t-il, la fraternité entre les humains :

« D’abord, nous sentons que nous sommes tous frères ; mais bientôt au nom de deux inégalités que la nature n’a pas créées, qu’elle méconnaît même, le rang et la fortune, aux nobles on inspire de la dureté, des airs hautains, aux riches on inculque l’arithmétique des plus vils intérêts. À ceux qui ne sont ni nobles ni riches on impose le respect et la soumission ; on laisse à ces derniers leurs peaux d’agneau et l’on jette sur les autres des peaux de loup. Tous sont sevrés du doux miel de la fraternité [35] [35]. »

Il en vient ensuite à la question de l’éducation, qui doit être éclairée, c’est-à-dire apprendre à lutter contre les préjugés. Il développe une idée intéressante sur la possibilité de développer les facultés propres à chaque sexe, non pour construire un moyen de domination, mais bien au contraire pour leur permettre d’exprimer leur originalité et se libérer de l’imitation :

« La femme ne se fût pas réfugiée dans ces tristes imitations, si l’on n’avait pas tué son génie ; il y aurait eu alors une littérature de femme, une poésie de femme, une musique, une peinture, une sculpture de femme ; en regard et à l’égal du génie de l’homme, se fût élevé le génie de la femme avec le caractère qui lui est propre et les deux sexes auraient pu s’admirer et se charmer réciproquement. Que de bonheur et de jouissances nous y aurions gagnées ! [36] [36] »

Sapho par Claude Ramey.
Sapho appuyée sur sa lyre tenant une lettre adressée à Phaon par Claude Ramey. Le plâtre fut exposé au salon de 1796, et sculpté en marbre en 1800, musée du Louvre.

Nous revoilà dans l’érotisation sociale propre à la galanterie, accompagnée de sa séduction, de ses plaisirs, de son bonheur.

Avec Babeuf, nous sommes en présence de quelqu’un qui fait des efforts pour se cultiver et qui, ne fréquentant ni la cour ni les salons, n’ignore pas la galanterie et révèle sa capacité à réfléchir par lui-même. Babeuf, qui connaît bien les grands seigneurs de Picardie à cause de son métier de spécialiste du droit féodal et qui est fort critique de cette classe dominante « à peau de loup », ne rejette pas pour autant la culture galante, car il n’en fait pas la chose de cette classe, mais a bien saisi qu’il s’agissait d’une question de « civilisation », à laquelle il rattache « l’affranchissement de la femme » :

« La vraie civilisation s’arrête et se fixe majestueusement un niveau, là est marqué le terme de toutes les misères, de tous les gémissements, de tous les sanglots, de tous les grincements de dents. Là seulement, quand tous sont rassurés sur leur sort, là le but de la société est réalisé, puisqu’à moins d’être une ligue hostile aux principes de la justice, elle doit être instituée à cette seule fin que le faible ne soit pas plus malheureux que le fort, la femme plus malheureuse que le mari, la mère que le père, les enfants que le père et la mère, les sœurs que les frères, les cadets que les aînés ; le bonheur des individus, des familles, des peuples, des sexes ne peut être qu’un effet de l’égalisation : l’égalisation perfectionne et ne détruit rien que ce qui détruit. Tôt ou tard, elle détruira la servitude de la femme ; elle fera proclamer son affranchissement. Quelles seraient les conséquences de cet affranchissement, quelles lois nouvelles deviendraient indispensables pour qu’il n’ait que de salutaires effets ? ce sont là des questions que (sic) je ne suis pas en mesure de répondre, mais il faudra bien y songer quelque jour. [37] [37] »

On l’a compris, l’affranchissement de la femme se fera avec l’aide de cette culture de la galanterie telle qu’il l’a conçoit, remodèle et, lui aussi, démocratise dans le cadre d’une politique d’égalité en droits.

Ainsi, la galanterie n’était pas un domaine réservé à la classe noble et riche, elle était devenue populaire. Est-ce surprenant ? pas vraiment, puisqu’il s’agissait d’une politique royale et, même si elle était affaiblie à cette époque, elle avait pénétré dans les mœurs. Avait-elle conquis tous les esprits ? visiblement non, et Robespierre comme Babeuf avaient indiqué des directions dans lesquelles il leur était apparu qu’un énorme travail restait à poursuivre.


[33Voir les travaux que Léon BERTHE a consacrés à l’Académie d’Arras, Dubois de Fosseux secrétaire de l’Académie d’Arras, Arras, 1969 et sur cette enquête « Un inédit de Robespierre », AHRF, art.. cit., p. 269 et s.

[34V. DALINE, A. SAÏTTA, A. SOBOUL, Œuvres de Babeuf, Commission d’Histoire économique et sociale de la Révolution française, Paris, 1977. Daline y publia un carnet de correspondance de Babeuf conservé à l’Institut du Marxisme-Léninisme de Moscou, pp. 80-118. Ce document est en fait une copie faite par Advielle et est datée par Daline : « après le 1er juin 1786 ». Il est possible de dater de façon plus précise les pages 13 à 18 de la copie d’Advielle, soit 90 à 103 de l’édition. Babeuf mentionne les noms des deux membres honoraires, reçues en 1787, retranscrits comme suit par Daline : « M-me Le Masson de Goltz et M-lle de Mérlan (sic et resic) ». Babeuf évoque au sujet de la première « les sciences naturelles » et de la seconde, « Elizabeth d’Angleterre ». Il ne fait pas de doute qu’il était au courant de leur élection et qu’il commente leur admission. Que « Mérlan » soit une déformation de Kéralio est transparent, n’oublions pas que la copie d’Advielle n’est pas l’original ! Bref, il ne fait aucun doute que ce passage ait été rédigé par Babeuf après réception du compte-rendu de la séance du 18 avril 1787, envoyé par Dubois de Fosseux aux correspondants.

[35Ibid., p. 96.

[36Ibid., p. 100.

[37Ibid., p. 102