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Un portrait de Condorcet par Robespierre.

par Bruno Decriem

vendredi 20 août 2021

UN PORTRAIT DE CONDORCET PAR ROBESPIERRE.

C’est d’accord ! Condorcet est aujourd’hui considéré comme un important penseur encyclopédiste des Lumières puis un révolutionnaire. « Condorcet appartient à la fois au monde des Lumières et au monde de la Révolution. » (1) « Avec Condorcet, l’esprit de l’Encyclopédie souffle au plus fort de l’idéal révolutionnaire, mais se trouve aussi dépassé par lui. » (2)

Il est entré au Panthéon en 1989.

On incite, sur la quatrième de couverture d’un ouvrage de Catherine Kintzler à y « découvrir une pensée forte, courageuse, moderne et libre. (3)

Quelle image a laissé Condorcet chez ses contemporains, et particulièrement pour son adversaire politique, Robespierre ?

« L’un des journalistes et des coryphées de la coalition dont je parle. » ( Robespierre aux Jacobins, 28 octobre 1792)

Proche des Girondins, Condorcet attaqua souvent Robespierre dans son journal « la Chronique de Paris », lequel en lutte contre le bellicisme brissotin . Robespierre lui rendit la pareille.

Aux Jacobins, le 12 décembre 1792, il incita à lire les journaux de monsieur Condorcet parce qu’ils étaient les plus mauvais et qu’il fallait les distinguer des bons, reconnaître ainsi la perversité des journalistes et les écrits empoisonnés.

Sur les articles rédigés par Condorcet, Robespierre conclut : « Je ne connais rien de plus mauvais et de plus perfide. » (4)

En pleine lutte contre les Girondins, les débats concernant l’élaboration d’une nouvelle constitution occupent également la Convention et les Jacobins. Robespierre combat la présentation des idées de Condorcet. Aux Jacobins le 27 février 1793, il parle de « plan insidieux » (5) tracé par « des intrigants. » (6) L’arrestation des chefs girondins le 2 juin 1793 est suivie d’une protestation de Condorcet qui ne trouva son salut, provisoire, que dans la fuite et la dissimulation. Dans un discours écrit mais non prononcé sur les factions, rédigé fin ventôse an II, Robespierre est encore plus sévère et assimile la fuite de Condorcet à de la lâcheté. 

« Ce lâche Caritat, qui, à l’exemple de son ami Brissot, a fui la justice nationale, et qui ne l’a pas moins méritée. » (7)

« Le lâche Condorcet commença à redouter la responsabilité de ses impostures liberticides. » (Robespierre, fin ventôse an II)

Quelques jours seulement plus tard après cet écrit, resté non prononcé, Condorcet est arrêté puis emprisonné le 27 mars 1794. On le retrouvera mort dans sa cellule le surlendemain, d’épuisement ou de suicide.

Dans son grand discours du 18 floréal an II-7 mai 1794 sur les idées religieuses et morales avec les principes républicains, Robespierre revient sur Condorcet dont il moque les prétendus mérites : « Grand géomètre, dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur, au dire des géomètres. » (8) Le portrait est cruel : « Conspirateur timide, méprisé de tous les partis » (9) dont les écrits ne sont qu’un « perfide fatras de ses rapsodies mercenaires. » (10)

Le trait est d’autant plus sévère que Robespierre dénonce la « secte encyclopédiste » qui « renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de charlatans ambitieux. » (11) Le mouvement encyclopédiste qui « resta toujours au-dessous des droits du peuple. » (12) Ces « sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophe » « étaient pensionnés par les despotes » « rampant dans les antichambres » (13) de la cour des rois. En présentant ainsi ce qu’il appelle la « préface de notre Révolution » (14) Robespierre étrille les Condorcet, D’Alembert, Voltaire d’autant plus violemment qu’ils ont poursuivi de « haine et persécution » (15) « Un homme, par l’élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain. » (16) Cet homme, citoyen de Genève, c’est bien sûr Jean-Jacques Rousseau. Condorcet, encyclopédiste et proche des Girondins ne pouvait que déplaire fortement à Robespierre qui montre d’ailleurs ici la permanence de ses convictions. Il avait tenu les mêmes propos aux Jacobins le 27 avril 1792 dans une réponse cinglante aux attaques de Brissot et de Guadet ajoutant qu’il considérait « les philosophes et les géomètres [Condorcet] comme persécuteurs de Jean-Jacques » (17)  et que Voltaire et Mirabeau étaient « des charlatans politiques et de misérables écrivains. » (18)

Lâche, couard, conspirateur timide, ces adjectifs paraissent excessifs me direz-vous, de la part, il est vrai, d’un adversaire déclaré et résolu de Condorcet.

Seulement voilà, on retrouve quasiment les mêmes reproches dans les mémoires de madame Roland, l’égérie de la Gironde, qui a bien connu Condorcet comme étant l’un de ses partisans.

Timide, « faible de cœur et de santé » (19), il votait à l’assemblée dans le sens contraire de ses convictions terrorisé par les tribunes populaires. « Il faut un petit mot sur Condorcet, dont l’esprit sera toujours au niveau des plus grandes vérités, mais dont le caractère ne sera jamais qu’à celui de peur. » (20)

Une faillite politique, Condorcet ? Et madame Roland de conclure : « Il faut laisser écrire de tels hommes et ne jamais les employer. » (21)

Bruno DECRIEM. (Avril 2021)

NB

L’Incorruptible Robespierre (1792)
Physionotrace de Maximilien Robespierre (1792) par J-B Fouquet et G-L Chrétien

Le mythe d’un Robespierre « grand prêtre de la révolution » a la vie dure. Elle trouve son origine dans un texte de 1792 attribué à Condorcet, en pleine lutte politique entre girondins et montagnards.

« …. Il parle de dieu et de la providence ; il se dit l’ami des pauvres et des faibles ; il se fait suivre par les femmes et faibles d’esprit. Il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages, disparaît avec le danger et l’on ne voit que lui quand le danger est passé. Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela . »

NOTES :

1 : Dictionnaire Historique de la Révolution Française d’Albert Soboul, Presses Universitaires de France, 1989, 1142 p., p. 275-276 : notice Condorcet par E. G. Sledziewski.

2 : Ibid.

3 : Catherine Kintzler : Condorcet l’instruction publique et la naissance du citoyen, Éditions Minerve-Collection Folio/Essai, 1984, 313 p.

4 : Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, tome IX, p. 160.

5 : Op. cit., p. 278.

6 : Ibid.

7 : Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, tome X, p. 401.

8 : Op. cit., p. 456.

9 : Ibid.

10 : Ibid.

11 : Ibid.

12 : Ibid.

13 : Ibid.

14 : Ibid.

15 : Ibid., p. 455.

16 : Ibid.

17 : Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, tome VIII, p. 319.

18 : Ibid.

19 : Madame Roland : Appel à l’impartiale postérité, Paris, Éditions Dagorno, 1994, 265 p., p.151.

20 : Ibid.

21 : Ibid.