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Retour sur la commémoration du 9 thermidor au Panthéon le 30 juillet 2022

mardi 5 juillet 2022

C’était le Samedi 30 juillet 2022 à 11 h

dans le hall du Panthéon devant le monument de la Convention que fidèlement depuis des années, l’ARBR, qui en était l’organisatrice, l’Association pour la Sauvegarde de la Maison de Saint-Just l’AMRID (association Maximilien Robespierre pour l’Idéal Démocratrique) et l’association des Amis de Philippe Le Bas ont honoré la mémoire de Maximilien et Augustin Robespierre, de Couthon, de Saint- Just, de Philippe Le Bas et 21 de leurs amis guillotinés sans procès le 10 thermidor an II

C’est à Aimée Boucher, administratrice de l’ARBR qu’il revenait d’accueillir et de remercier la quarantaine de personnes ayant répondu à l’invitation de l’ARBR venues hommage aux victimes du coup d’État du 27 juillet 1794 (9 thermidor an II) et à l’association des Amis de Philippe Le Bas, fidèle compagnon de Robespierre, d’honorer plus particulièrement ce fidèle compagnon de Robespierre conventionnel très souvent missionné aux armées pour soutenir concrètement les sans culottes de l’armée du Nord

Les prises de parole au nom des associations furent suivies d’un dépôt, devant la stèle de la Convention d’une gerbe choisie avec soin par l’organisatrice, rappelant symboliquement la fête de l’Être Suprême .

Ce fut l’occasion pour les présents de faire connaissance ou de se retrouver. Et, pour clore la journée, l’après-midi à 14 h 30, Aimée Boucher emmena tout son monde au Musée Carnavalet récemment rénové pour une visite plus particulièrement consacrée à la Révolution.

L’épidémie de Covid nous avait contraints en 2020 et 2021 d’annuler cette cérémonie, les organisateurs et les participants se sont réjouis du nombre de participants le week-end d’un chassé-croisé vacancier, avec dans la tête le projet de faire plus grand et mieux l’année prochaine.

En cliquant ci-dessous retrouvez les interventions de Aimée Boucher au nom de l’ARBR, le compte-rendu d’Esteban Evrard, nouvel administrateur de l’ARBR présent ce jour-là et de Frédéric Crucifix pour l’hommage à Philippe Le Bas.


Les propos d’accueil et l’intervention de Aimée Boucher

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, je parle au nom de notre président Alcide Carton qui vous adresse ses fraternelles salutations et se réjouit qu’après deux années de Covid, nous puissions nous retrouver nombreux et unis dans ce lieu emblématique de notre république.
Merci à tous d’être présents, aujourd’hui, pour commémorer ensemble, cette année encore, le 9 Thermidor an II. Merci à ceux qui viennent pour la première fois, merci à tous les fidèles, qui sont présents chaque année.

Merci à l’administrateur du Panthéon, et ses équipes, de nous permettre d’être présents, ici, dans ce monument dédié aux grands hommes cette année encore.
Des grands hommes, il y en a beaucoup, auxquels nous pouvons penser aujourd’hui : les 2 frères Robespierre, Saint-Just, Philippe Le Bas, George Couthon, et tous leurs compagnons, qui les ont suivi, ces 8 et 9 Thermidor, (21 au total guillotinés sans procès et dans la hâte pour que l’avenir ne garde aucune trace d’eux et surtout de leur action pour la République si malmenée aujourd’hui) et tous ceux que la réaction thermidorienne assassina dans tout le pays dans les jours et mois qui ont suivi.
Le 30 novembre 2021, une grande figure de la résistance française, Joséphine Baker, est entrée, ici même. Dans son discours, le président de la République a dit d’elle : « Fulgurante de beauté et de lucidité dans un siècle d’égarements, elle fit, à chaque tournant de l’Histoire, les justes choix, distinguant toujours les Lumières des ténèbres. Vous entrez dans notre Panthéon parce que vous avez aimé la France, parce que vous lui avez montré un chemin qui était le sien véritable mais dont elle doutait pourtant. »

Pour nous, robespierristes, ces mots résonnent aussi pour tous ceux qui aux côtés de Maximilien, ont perdu la vie en Thermidor, en défendant cette République à laquelle ils croyaient de toutes leurs forces. Une République juste, égalitaire, où chacun trouverait sa place, en fonction de ses talents, ou chacun subviendrait à ses besoins, où nul ne serait victime d’injustice, une République fondée pour le bonheur des citoyens. S’il est un homme qui a pu donner chair et visage à la République, voici plus de 220 ans, c’est bien Maximilien Robespierre !

Que retenir de ces fulgurantes années pendant lesquelles Maximilien défendra pour les plus humbles, le droit de s’exprimer, de se révolter, de voter… en un mot : la Liberté. Des heures de discours n’y suffiraient pas. Allons à ce qui nous paraît essentiel.

En octobre 1791, quand certains députés veulent faire voter la loi martiale contre le peuple affamé qui se révolte, voici ce que dira Robespierre contre cette loi qu’il trouve aberrante :
« Le peuple s’attroupe parce que le peuple meurt de faim, il faut l’égorger […] il s’agit de remonter à la source du mal. Il s’agit de découvrir pourquoi le peuple meurt de faim ».

Dans la même idée de laisser s’exprimer les plus humbles, il défendra le droit de pétition. Dans son discours contre le droit censitaire de pétition prononcé à l’assemblée constituante, 9 mai 1791, il dira : “Eh messieurs, le droit de pétition ne devrait-il pas être assuré d’une manière particulière aux citoyens non actifs ? Plus un homme est faible et malheureux, plus il a de besoin, plus les prières lui sont nécessaires. Eh ! vous refuseriez d’accueillir les pétitions qui vous seraient présentées par la classe la plus pauvre des citoyens !”
Robespierre sera aussi le défenseur de l’Egalité.
Les plus modestes ne sont pas les seuls que certains députés veulent écarter de certains droits. Il y a aussi certaines catégories de population : les comédiens, par exemple, là encore Robespierre prendra leur défense à la tribune de l’Assemblée le 23 décembre 1789.

Mais la question se pose aussi pour les Juifs, pour les hommes de couleur. Sont-ils des citoyens comme les autres ? Pour Robespierre, la question ne se pose même pas, c’est même le contraire : « (…) Comment peut-on leur opposer les persécutions dont ils ont été victimes chez différents peuples ? Ce sont au contraire des crimes nationaux que nous devons expier, en leur rendant les droits imprescriptibles de l’homme dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller. (…) Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité d’hommes et de citoyen ; songeons qu’il ne peut jamais être politique, quoiqu’on puisse dire, de condamner à l’avilissement et à l’oppression, une multitude d’hommes qui vivent au milieu de nous. »
Mais l’égalité pour Robespierre, est aussi liée à la justice. Pour lui, « La source de l’ordre est la justice », la lutte contre la misère et l’accès de tous aux moyens d’existence est un devoir pour l’Etat. Ainsi, il dira que « Nul n’a le droit d’entasser des monceaux de blé à côté de son voisin qui meurt de faim » ; que « La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là » ; que « Le plus grand intérêt de l’homme n’est pas d’amasser des trésors, et la plus douce propriété n’est point de dévorer la subsistance de cent familles infortunées ». Il est bien conscient qu’il n’y aura jamais d’égalité parfaite, mais il estime que « Toute institution qui tend à augmenter l’inégalité des fortunes est mauvaise et contraire au bonheur social. (…) Je sais qu’il est impossible d’établir l’égalité parfaite (…), mais il n’en est pas moins vrai que les lois doivent toujours tendre à la maintenir »
Dans le texte expliquant la composition, l’organisation et le contenu du service de la garde nationale, il propose une formule qui devait être gravée sur les uniformes des gardes nationaux, formule qui a traversé les siècles et que l’on retrouve aujourd’hui aux frontons de nos mairies : « Liberté, égalité, fraternité ». On l’oublie trop souvent ; et le mot fraternité dans l’esprit de Robespierre est bien plus que chrétien. Sans la fraternité il ne peut exister ni liberté ni égalité : est-on libre et tous égaux en droit, quand on meurt de faim et que le voisin accumule des monceaux de blé ?
Nous pourrions résumer les convictions de Robespierre en trois grandes idées toujours neuves aujourd’hui :
• La société doit reposer sur l’égalité essentielle des droits de l’Homme.
• L’Etat doit intervenir pour garantir à tous sa subsistance, pour être un garant de la justice
• Le peuple a droit à la souveraineté et à l’exercice d’autres formes de revendications, c’est sa liberté d’action, d’expression.
Lorsque les Thermidoriens, le 28 juillet 1794, firent exécuter Robespierre et ses compagnons, ils savent très bien qu’en tuant ces hommes, c’était à la Révolution qu’ils mettaient un terme. C’est pour cette raison que nous pensons qu’elle est encore inachevée et que nous sommes là aujourd’hui pour rappeler ses enseignements.
Aujourd’hui, dans ce bel édifice, les femmes y font leur entrée, toutes de grands figures des sciences et de la Résistance. Il nous manque une ouvrière qui a consacré toute sa vie comme Robespierre a défendre les plus humbles, à s’engager contre la barbarie nazie, des corons du nord à l’assemblée nationale à la Libération. Et la France de Robespierre s’honorerait d’y voir entrer cette grande et modeste dame : Martha Desrumaux.

Mais aujourd’hui, nous ne sommes pas là seulement pour honorer la mémoire de Robespierre. En accord avec nos associations amies nous avons convenu d’honorer l’un de ses plus proches l’ont accompagné jusque dans la mort. Cette année nous avons retenu « son ami le plus proche, fidèle parmi les plus fidèles Philippe Le Bas , député conventionnel du Pas-de-Calais, dont les livres d’histoire ne parlent pas mais qui joua avec Saint-Just un rôle essentiel auprès des armées engagées à défendre la patrie.
Je vous remercie et au nom de notre Président, Alcide Carton, je donne la parole à Frédéric Crucifix au nom de l’association des Amis de Philippe Le Bas et ensuite à qui voudra la prendre s’il le souhaite


Le compte-rendu et les réflexions d’Esteban Evrard

Nouvel administrateur de l’ARBR Esteban Evrard y était .
Il nous livre ses réflexions.

Le 30 juillet dernier, l’ARBR-Les Amis de Robespierre, l’Association pour la Sauvegarde de la Maison de Saint-Just, l’AMRID (Association Maximilien Robespierre pour l’Idéal Démocratrique), et l’association « Les Amis de Philippe Le Bas » rendaient hommage aux victimes du coup d’État du 27 juillet 1794 (9 thermidor an II) et honoraient plus particulièrement, la mémoire de Maximilien Robespierre, Louis-Antoine Saint-Just, Philippe Le Bas, Georges Couthon, Augustin Robespierre et des vingt autres guillotinés avec eux sans procès, œuvrant ainsi depuis plus de trente ans déjà à la mémoire de notre Révolution française .

C’est dans le hall du Panthéon, devant le monument de la Convention nationale que l’ARBR-les amis de Robespierre et l’association des Amis de Philippe Le Bas sont intervenus et ont remercié la quarantaine de citoyennes et de citoyens s’étant rendus disponibles à ce moment de chassés croisés des vacances et parmi lesquels, ont a reconnu notamment des représentants du MJCF et du PCF et deux députés Insoumis.

Faire vivre la Révolution et la République sociale

Ce rassemblement annuel sert non seulement à honorer la mémoire et l’œuvre de Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, de Philippe Lebas, de tous ces hommes et toutes ces femmes, portées par la mobilisation populaire, qui ont mis sur le devant des débats et des décisions nationales l’intérêt général et le progrès social. Mais c’est aussi pour rappeler à quel point parmi les combats menés par ceux-là mêmes, il en est de profondément actuels.

À ce sujet, Albert Mathiez [1], éminent historien communiste et robespierriste convaincu, rappelait à l’École des Hautes Études sociales :

« En consacrant nos efforts et nos veilles à réhabiliter sa mémoire [celle de Robespierre], nous ne croyons pas servir seulement la vérité historique, nous sommes sûrs de faire chose utile pour cette France, qui devrait rester ce qu’elle était au temps de Robespierre, le champion du droit, de l’espoir des opprimés, l’effroi des oppresseurs, le flambeau de l’univers. »

Ce qui ressort de cette manifestation, c’est qu’il est plus que jamais d’actualité de faire vivre l’héritage républicain qu’ils nous ont laissé. Mais de quel héritage parle-t-on ?

La Révolution sera sociale ou sera faible

L’un des plus grands mérites que l’on peut attribuer à Maximilien Robespierre est celui d’avoir compris les intérêts divergents entre les classes sociales naissantes et dans le contexte de son époque d’y puiser les raisons de son engagement. L’œuvre de la Révolution ne devait pas se borner à expulser les privilégiés de noblesse pour y substituer les privilégiés de richesse. En homme d’action qui ne s’enfermait pas dans la théorie (nécessaire à son sens, mais bien insuffisante), il usa ses jours à défendre les intérêts de ceux qui étaient privés de représentation à l’Assemblée, les sans-culottes, les ouvriers et artisans pour lesquels on se souvient qu’ils obtinrent en 1792 le droit de vote, du droit à la confection directe ou indirecte des lois.
Or, pour « rendre le peuple heureux » comme l’écrivait Saint-Just, il était nécessaire d’aller plus loin dans cette œuvre révolutionnaire, de permettre l’émancipation de chacun par la participation aux décisions politiques et économiques de la nation naissante.

« Le bonheur est une idée neuve en Europe  [2] »
Les questions qui se posent à tous les progressistes, qui se posent au mouvement ouvrier et populaire depuis des siècles, ces hommes se les sont posées également, et y ont apporté de premières réponses. Quelle République pour notre peuple ? Quelle démocratie ? Quels rapports entre les Hommes ? La première réponse fut la souveraineté du peuple et de la nation. C’est dans cet esprit de liberté et de démocratie populaire qu’ils ont condamné dès 1789 l’aristocratie naissante que Robespierre n’hésitait pas à qualifier comme « la plus insupportable de toutes, celle des riches ».

Ils ont affirmé que le Peuple — les paysannes et les paysans, les ouvriers, les ouvrières des premières manufactures — pouvait avoir accès au bonheur, aux droits à l’existence en tant que citoyens libres, et que la République devait être celle de l’émancipation, qu’elle devait être sociale, égalitaire et fraternelle. Ces hommes et ces femmes (le peuple) ont su se montrer visionnaires à bien des égards, y compris dans les rapports hommes-femmes [3].

Cet héritage est utile ; il revient à tous les citoyen(nes) espérant en une république réellement démocratique, sociale et laïque de le faire connaître et fructifier.


L’intervention de Frédéric Crucifix au nom des Amis de Ph. Le Bas

Un sacrifice sublime

Dans le tumulte de cette journée du 9 thermidor an II au sein de la Convention nationale qui se conclue par le décret d’arrestation de Robespierre et de ses compagnons, un député se lève et déclare :
« Je ne veux pas partager l’opprobre de ce décret ; je demande aussi l’arrestation… ».

Il s’agit de Philippe Le Bas, un fidèle ami de l’Incorruptible.

Comme l’écrit Stéfane-Pol dans son ouvrage sur le Conventionnel Le Bas, « ce cri du cœur, ce mouvement d’admirable abnégation laisse la plupart des historiens absolument froids ». Sa demande est accordée avec celle de Robespierre jeune.

Stéfane-Pol poursuit : « Pas un mot d’émotion, en relatant le dévouement de ces deux hommes et la veulerie de l’Assemblée, qui les ajoute au décret sans protestation ! ».

Dans son ouvrage intitulé « Histoire de Robespierre », Ernest Hamel décrit le mieux le sacrifice du Conventionnel Le Bas :
« Mais voici que tout à coup se lève, à son tour, un des plus jeunes membres de l’assemblée, Philippe Le Bas, le doux et héroïque compagnon de Saint-Just.
En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs efforts, et, d’une voix retentissante : « Je ne veux pas partager l’opprobre de ce décret ; je demande aussi l’arrestation ! »
Tout ce que le monde contient de séductions et de bonheurs réels attachait ce jeune homme à l’existence.
Une femme adorée, un fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le cœur de l’homme le désir immodéré de vivre ?
S’immoler, n’est-ce pas en même temps immoler pour ainsi dire le cher petit-être dont on est appelé à devenir le guide et l’appui ?
Le Bas n’hésita pas un instant à sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme le devoir et l’honneur même.
Il n’y a point en faveur de Robespierre de plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime ».
Mais, avant de poursuivre sur les conséquences tragiques du choix courageux fait par Le Bas le 9 thermidor, nous allons revenir sur sa biographie jusqu’à cette journée fatidique.

Sa biographie

Philippe Le Bas est né à Frévent, dans le Pas-de-Calais, le 4 novembre 1764. Il est le fils d’un régisseur devenu maître de poste et notaire seigneurial.
Le Bas effectue ses études au collège Montaigu, établissement parisien qui se trouve proche du Panthéon, et devient avocat en avril 1789.

Après une année dans la capitale, il regagne le Pas-de-Calais et s’installe à Saint-Pol-sur-Ternoise, ville proche de Frévent [4], comme homme de loi au printemps 1790.
Le 14 juillet de la même année, il est l’un des Gardes nationaux délégués par le département du Pas-de-Calais à la fête de la Fédération à Paris. Il est élu administrateur du district de Saint-Pol en décembre 1791 et membre du Conseil général du département l’année suivante à la suite d’un brillant succès obtenu au barreau d’Arras. Il s’agissait de défendre un vieux maréchal des logis du nom de Nicolas Berceau déféré à la cour martiale d’Arras sous la fausse accusation d’insubordination.

Au printemps et à l’été 1792, Philippe Le Bas est l’un des animateurs les plus actifs des Jacobins locaux. La chute de la Monarchie, le 10 août 1792, entraîne l’élection d’une Convention nationale.
Député du Pas-de-Calais.

Au début de septembre, Philippe Le Bas est désigné comme l’un des députés du département du Pas-de-Calais. Stéfane-Pol revient dans son ouvrage sur les causes qui ont amené à l’élection de Le Bas : « le zèle qu’il déployait dans ses fonctions d’administrateur, le succès qu’il avait obtenu comme avocat, l’amitié fondée sur une profonde estime que lui portait Robespierre, son ancien condisciple, avaient fixé sur lui l’attention publique ».

Parti pour siéger dans la nouvelle assemblée, Le Bas s’installe à Paris, d’où il envoie à son père de nombreuses lettres dans lesquelles il relate les débats importants de la Convention et justifie sa propre conduite inscrite dans celle de l’Incorruptible. Stéfane-Pol précise ce point dans son ouvrage :
« Convaincu de la pureté des intentions de Robespierre, il embrassa ses principes et y resta fidèle, malgré les dangers qu’il voyait s’accumuler sur sa tête ».

Le Bas et Robespierre luttaient pour la même cause, le salut de la toute jeune République. Le jeune conventionnel guida plus d’une fois Robespierre dans une voie de clémence et de générosité.

Malgré son talent oratoire, il s’exprima peu à la Convention comme aux Jacobins où il s’inscrit.

Alphonse de Lamartine, évoquant la figure de Le Bas, le qualifie de « probe, modeste, silencieux ». François Wartelle, quant à lui, parle de « l’une des plus pures figures parmi les dirigeants de l’an II » dans son article sur le Conventionnel dans le Dictionnaire Historique de la Révolution française. Enfin, Stéfane-Pol évoque « cet esprit si droit et si honnête ne se prononcera que lorsqu’il aura compris de quel côté est le devoir ».

Le Bas faisait aussi preuve de tolérance. En effet, en quittant ses fonctions d’administrateur du Pas-de-Calais, il détacha des registres de dénonciations de la commune d’Arras plusieurs feuillets concernant des malheureux accusés de protéger des prêtres insermentés ou d’assister à leurs offices. Ces personnes durent la vie à Le Bas.
Dans le procès de Louis XVI, Philippe Le Bas vota pour la mort, sans appel au peuple ni sursis. Voilà comment Philippe Le Bas relate la mort du roi dans une lettre à son père : « Enfin, mon cher père, le tyran n’est plus ; l’exécution s’est faite ce matin avec le plus grand ordre. Le peuple, délivré du chef des conspirateurs, a crié après que sa tête a tombé : Vive la Nation ! Vive la République ! ».

Dans cette période tragique, un évènement heureux survient pour lui : sa rencontre avec Elisabeth Duplay. Laissons cette dernière nous la conter dans ses Mémoires :
« Ce fut le jour où Marat fut porté en triomphe à l’Assemblée que je vis mon bien-aimé Philippe Le Bas pour la première fois ».
Cet évènement intervient fin avril 1793. Véritable « coup de foudre » dès cette première rencontre au point où Elisabeth Duplay en tomba malade.

Philippe Le Bas de son côté se confia aux deux frères Robespierre sur ses sentiments envers la fille cadette des Duplay. Enfin, il se décida à demander aux parents d’Elisabeth sa main, ces derniers acceptèrent après avoir consulté Robespierre. Ce dernier dit tout le bien qu’il pensait de Le Bas. Le mariage eut lieu le 26 août 1793. Dix mois plus tard, Elisabeth Le Bas mettait au monde, le 17 juin 1794, un fils prénommé aussi Philippe sur lequel nous reviendrons.

Représentant du peuple en mission

Philippe Le Bas va être envoyé par la Convention nationale dans les départements comme Représentant du peuple en mission.
En effet, rappelons-nous que la France révolutionnaire est en guerre avec les pays européens et doit défendre ses frontières.
Le 2 août 1793, il est envoyé à l’armée du Nord avec un autre conventionnel, Duquesnoy.
En octobre, il part avec Saint-Just pour l’armée du Rhin. Ils vont rester presque trois mois en Alsace, multipliant les initiatives au sein desquelles il est bien difficile de discerner la part de chacun. En effet, l’accord entre les deux hommes est presque toujours parfait et ils mènent une action inlassable et couronnée de victoires. Forts de ce succès, Saint-Just et Le Bas sont de nouveau envoyés en mission à l’armée du Nord en janvier-février et en avril-mai 1794.
Dans le même temps, Philippe Le Bas est élu à plusieurs fonctions : membre du Comité de sûreté générale à partir de septembre 1793 et président du club des Jacobins en avril 1794.
Le 2 juin 1794, il est désigné comme l’un des deux directeurs de l’école de Mars : sorte de prytanée militaire destiné aux fils de sans-culotte âgés de 16 et 17 ans et qui a pour objectif de les former « à la fraternité, à la discipline, à la frugalité, aux bonnes mœurs, à l’amour de la patrie, à la haine des rois ».
Le Bas reprend en même temps sa place à la Convention soutenant jusqu’au bout Robespierre et Saint-Just.

Mais revenons à la fin de cette tragique journée du 9 thermidor : Robespierre et ses amis décrétés d’accusation sont transférés dans les différentes prisons de Paris. Le Bas est lui dirigé vers la Conciergerie. Toutefois, avant son incarcération, le Comité de sûreté générale le fait conduire à son domicile pour s’assurer de ses papiers.
Dans le même temps, la Commune de Paris apprenant l’arrestation de Robespierre et de ses amis décide de les délivrer et de lancer un appel à l’insurrection à toutes les sections. Philippe Le Bas sorti de la Conciergerie se dirige vers l’Hôtel-de-Ville pour rejoindre ses amis.

C’est à ce moment-là qu’il voit pour la dernière fois son épouse, Elisabeth, et lui fait ses ultimes recommandations, notamment sur leur fils :
« Nourris-le de ton lait, inspire lui l’amour de sa patrie ; dis-lui bien que son père est mort pour elle ; vis pour notre cher fils ;
inspire lui de nobles sentiments, tu en es digne. Adieu, mon Elisabeth, adieu ».

Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, Robespierre refuse de sanctionner de sa signature l’appel à l’insurrection contre la Convention et hésite à adresser une proclamation aux armées. Pendant ce temps, la Représentation nationale a pris un décret de mise hors-la-loi et envoie des troupes qui envahissent l’Hôtel de Ville.
Laissons Stéfane-Pol nous conter dans son ouvrage les derniers instants de Le Bas : « Le gendarme Merda s’approchait traîtreusement de Robespierre et lui fracassait la mâchoire d’un coup de feu ; Le Bas, croyant blessé à mort celui qui personnifiait, pour lui, la liberté et la République, s’empara d’un pistolet et se fit sauter la cervelle : il échappait ainsi aux insultes des « aboyeurs de guillotine ». Son corps fut levé à sept-heures du matin et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de l’Arsenal ». Apprenant la mort de son mari, Elisabeth Le Bas est anéantie.
Toutefois, elle est tirée de son chagrin lorsque des agents de police viennent l’arrêter le 13 thermidor.
Elle est incarcérée avec son fils d’à peine six semaines à la prison de Talarue, rue Richelieu. C’est un ancien hôtel particulier transformé en prison. Elisabeth Le Bas est détenue dans des conditions très difficiles, dans un grenier sans fenêtre où il était difficile de respirer et où montaient des odeurs infectes des écuries. Elle fait preuve de courage et décide de continuer à vivre pour son fils comme elle l’avait promis à son cher Philippe.
C’est de ce jour que date sa fidélité indéfectible à la mémoire de son défunt mari.

Elisabeth Le Bas trouve de la consolation auprès de sa sœur, Eléonore, qui est incarcérée aussi à Talarue. Les autres membres de la famille Duplay sont aussi frappés par des décisions d’emprisonnement prises par les thermidoriens.
Après quelques mois de détention, Elisabeth Le Bas est libérée. Elle se trouve alors sans argent, sans amis. Sa famille est alors encore en prison. Elle gagna pendant quelques mois son existence et celle du petit Philippe en lavant le linge dans les bateaux qui servent de lavoirs sur la Seine. Comme le dit Lenotre, « elle savait maintenant que [Philippe] s’était conduit en héros ».
Âgée, elle écrira dans ses Mémoires : « Il a su mourir pour la Patrie ; il ne devait mourir qu’avec les martyres de la liberté !
Il me laissa mère et veuve à vingt et un ans et demi. Je bénis le ciel de me l’avoir ôté ce jour-là ; il ne m’en est que plus cher ».
Elle ajoute : « J’aime la liberté ; le sang qui coule dans mes veines, à soixante-dix-ans, est un sang de républicaine ».
Obstinée, Elisabeth Le Bas refuse de quitter le nom glorieux de son mari. C’est pour cette raison qu’elle consent à s’unir, en 1799, à un des frères de son mari, Charles Le Bas, futur commissaire général à Lorient qui décédera en 1830. De cette union naîtront deux enfants.

Philippe Le Bas, le fils

Elisabeth Le Bas va élever son fils, Philippe, dans le culte des idées républicaines et dans le souvenir de son mari. Elle s’était jurée que son enfant « deviendrait quelqu’un ». En 1806, elle l’inscrit au collège de Juilly, établissement proche de Paris, où il restera pendant quatre ans. En 1810, à la sortie du collège, Philippe Le Bas fils s’engage dans la marine, puis entra dans la garde impériale où il participa aux campagnes de 1813 et 1814. Après 1815, il obtient un emploi à la préfecture de la Seine. En 1820, il est sollicité pour devenir le précepteur de Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III.
A son retour, en 1827, déjà âgé de 33 ans, et sans aucun diplôme, il reprend ses études, ce qui lui permet d’obtenir dans un temps record les diplômes jusqu’à être agrégé de lettres. Sa carrière universitaire sera ensuite brillante car il occupera les postes de maître de conférences à l’Ecole normale supérieure et conservateur-administrateur de la Bibliothèque de la Sorbonne.
Il publiera de nombreux ouvrages très érudits, notamment sur l’hellénisme et l’épigraphie.
Il est élu, dès 1838, à l’Académie des inscriptions et belles lettres et deviendra même, en 1859, Président de l’Institut de France.
Au moment de la révolution de 1848, Philippe Le Bas fils souhaite entrer en politique mais échoue à se faire élire député dans le département de naissance de son père, et dans le département de la Seine. Il s’oppose à son ancien élève, Louis Napoléon Bonaparte, dès sa candidature à l’élection présidentielle de décembre 1848.
Il déplore ensuite son coup d’Etat restaurant l’Empire. Ainsi, l’accession au pouvoir de son ancien élève, devenu Napoléon III, et sa pratique autoritaire du pouvoir le heurteront, lui, le « Républicain de naissance », terme repris en sous-titre par Florent Hericher dans sa biographie du fils du Conventionnel publiée récemment.
Philippe Le Bas fils restera toute sa vie très attachée à sa mère. Il ne lui survivra que d’une année. Ils partageront le même appartement après qu’Elisabeth Le Bas soit de nouveau veuve après 1830.
Par sa filiation, Philippe Le Bas fils s’intéressera à la Révolution française. Il possédait, notamment, dans sa bibliothèque de nombreux ouvrages sur cette époque et relatera cette période dans deux de ces ouvrages.
Il défendra inlassablement la mémoire de son père, de Robespierre et de ses amis. Il n’hésitera pas avec sa mère à intervenir auprès d’historiens, comme Lamartine, pour corriger des faits inexacts sur la période révolutionnaire.
Il est raisonnable de penser que Philippe Le Bas fils aurait écrit un ouvrage sur son père au moment de sa retraite.
Il était très fier de lui et n’hésitait pas à se présenter de cette façon :
« Monsieur Philippe Le Bas, fils du Conventionnel ». Il avait encouragé sa mère à écrire ses Mémoires sur la période 1793-1794.
Elles ne seront publiées qu’en 1901 par Stéfane-Pol dans son ouvrage, « Autour de
Robespierre : le conventionnel Le Bas, d’après des documents inédits et les mémoires de sa veuve ».
Elisabeth Le Bas s’éteindra en 1859 et son fils en 1860. Ils reposent tous les deux dans une sépulture commune au Père Lachaise, acquise par Elisabeth en 1830 pour l’inhumation de son second époux, Charles Le Bas. (81CC de 1830 34 ème division).

L’Association des Amis de Philippe Le Bas et de la Famille Duplay que je représente aujourd’hui a été créée en 2021 par Florent Hericher à la suite de son travail universitaire sur Philippe Le Bas fils.
Elle s’est donnée comme objet, notamment, de conserver et d’entretenir les tombes des familles Duplay et Le Bas au Père Lachaise mais surtout d’œuvrer à l’élévation d’un monument à la mémoire de Philippe Le Bas dans sa commune de naissance, Frévent, dans le Pas-de-Calais. Un tel projet fut initié en 1911-1912 par Paul Coutant et Emile Lesueur et fut soutenu à l’époque par de nombreuses personnalités locales et nationales mais échoua à la suite d’une campagne calomnieuse envers le Conventionnel.
Nous reprenons aujourd’hui le flambeau et chacune et chacun peut nous rejoindre dans ce beau projet.

Je vous remercie pour votre attention.


[1« Dans toutes les occasions, Robespierre se rangea toujours résolument du côté du plus faible. Il opposa sans cesse au droit bourgeois le droit humain, aux intérêts d’une classe les intérêts d’un peuple et de l’Humanité. » Albert Mathiez — 1913 »

[2Expression que l’on doit à Saint-Just

[3La Convention instaura le divorce ce que Napoléon s’empressa de supprimer quelques années plus tard instaurant un code civil réduisant la liberté es femmes

[4Frévent et Saint-Pol -sur-Ternoise sont deux communes modestes du Pas-de-Calais (France) distantes d’environ 15 km