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Robespierre préside la réception de Louise de Kéralio

(Robespierre presides over Louise de Kéralio’s reception into the Academy of Arras)

mardi 21 mars 2017

En français

Robespierre préside la réception de Louise de Kéralio et Christophe Opoix 18 avril 1787

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Académicien ordinaire depuis 1783, puis chancelier en 1786, Robespierre fut élu, à l’unanimité, directeur de l’Académie d’Arras en février 1786, pour un an à compter du mois d’avril suivant, Dubois de Fosseux étant secrétaire perpétuel. En tant que directeur, Robespierre présidait la séance publique et annuelle de l’Académie, qui se tint le 18 avril 1787 et accueillit la réception en l’honneur des quatre nouveaux membres honoraires, qui étaient donc tous absents.

Louise Félicité de Kéralio, historienne, avait été élue membre honoraire le 3 février 1787, et envoya son discours de remerciement qui fut lu, ce 18 avril, par le secrétaire Dubois de Fosseux. On trouvera ici l’extrait du compte-rendu de cette séance [1] présentant, de façon résumée, la réponse du directeur, Robespierre, qui justifia, avec énergie et finesse, l’urgence « d’accélérer » l’admission des femmes dans la République des lettres, mouvement qu’il considérait comme l’objet « d’une heureuse révolution. » [2] F.G.

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M. de Robespierre répondit à ce Discours.

Il félicita la Compagnie d’avoir admis au nombre de ses membres, une Femme qui, à l’intérêt puissant que devaient exciter et les productions de son esprit et les qualités aimables de sa personne, joignait encore l’avantage de porter un nom dès longtemps illustré par de grands talents, et surtout par le mérite d’un Père respectable dont elle avait rappelle le souvenir dans son Discours, d’une manière aussi noble que touchante.

Il prit occasion de cet événement, pour examiner s’il était utile, en général, d’admettre les femmes dans les sociétés littéraires, et il développa les avantages qu’il croyait attachés à cette institution.

D’abord il la regarda comme le moyen de rassembler les talents divers que la nature semble avoir partagés entre les deux sexes ; la force et la profondeur qui caractérisent le génie de l’homme j’agrémente t la délicatesse qui distinguent celui de la femme, et par conséquent de contribuer à la perfection des productions de l’esprit qui consiste dans la réunion de ces qualités différentes.

L’admission des femmes dans les Académies leur rendrait, suivant M. De Robespierre, un service encore plus essentiel, en attachant à la fréquentation assidue des assemblées un intérêt puissant qui rendrait à leurs travaux leur première activité, en même temps qu elle leur prêterait des charmes jusqu’alors inconnus.

Ici l’Orateur trace un tableau propre à faire envier le bonheur dont les sociétés littéraires jouiraient dans son système.

Il décrit ensuite les heureux effets que produirait l’émulation excitée par le désir d’obtenir le suffrage de ces Juges intéressants.

Il prouve que le soin d’encourager les talens est un des premiers devoirs des femmes, et la plus belle de leurs prérogatives, fondée sur les premières loix de la nature et sur l’intérêt de la société. Après avoir analysé ce sentiment qu’on appelle l’amour de la gloire, et qui n’est autre chose que le désir d’obtenir l’estime et l’admiration de nos semblables, il observe que c’est surtout aux personnes qui nous intéressent le plus que nous désirons d’inspirer ces dispositions ; et comme la nature a voulu que des deux portions qui composent le genre humain, les femmes fussent la plus intéressante aux yeux des hommes ; il conclut que l’amour de la gloire a pour objet principal d’obtenir le suffrage des femmes et que telle est en effet la première base et le ressort le plus actif de ce noble sentiment.

Parcourant ensuite les différentes périodes de notre histoire, il nous montre dans tous les temps les femmes faisant naître et développant tous les genres de mérite analogues aux mœurs qui dominaient à chaque période. Dès ces siècles reculés où l’humanité dégradée semblait anéantie sous l’infâme joug de la tyrannie féodale, de braves guerriers courent pour l’amour délies venger l’innocence et exterminer les brigands. Dans les temps postérieurs, on voit se perfectionner et s’étendre cette institution bizarre et sublime de la Chevalerie qui enfanta ces Héros brillans, consacrés au culte de la beauté, dont le généreux enthousiasme élevait les femmes au-dessus de l’humanité, et que les femmes à leur tour élevaient au-dessus d’eux-mêmes.

Enfin la lumière des lettres commence à luire sur l’Europe ; et ce sont les femmes qui accélèrent l’heureuse révolution qu’elle doit opérer. Esprit de la Chevalerie dirigé vers des objets plus paisibles et plus utiles, leur consacre les premiers essais des muses naissantes ; on ne vient plus apporter à leurs pieds les dépouilles sanglantes d’un guerrier redouté ; mais on vient y déposer les productions du génie ; on soutient des thèses publiques en leur honneur, comme on avait jadis rompu des lances pour l’amour d’elles ; elles sont l’âme de ces sociétés célèbres où tous les hommes de génie de la France venaient faire hommage de leurs chefs-d’œuvre aux grâces et à la beauté, c’est à leur empire qu’on doit principalement l’ardeur avec laquelle ils cultivent les lettres, et, par conséquent, les progrès des lumières et de la raison. D’après ces faits, l’Orateur invite son siècle et son pays à rendre aux femmes des privilèges aussi utiles à l’humanité que glorieux pour elles-mêmes, en accueillant toutes les institutions qui peuvent tendre à diriger leurs efforts et les nôtres vers des objets salutaires au bien public : il exhorte les Académies à les adopter, et les femmes et surtout nos concitoyennes à ne point dédaigner les Lettres, mais à se souvenir qu elles sont les protectrices naturelles des talens, et que le Ciel ne leur a point prodigué les dons qui les embellissent pour être, dans l’Univers, une vaine décoration, mais pour concourir au bonheur et à la gloire de la société.

À cette même séance, le secrétaire Dubois de Fosseux fit lecture du discours de remerciement d’un autre nouveau membre honoraire, Christophe Opoix, apothicaire à Provins qui s’intéressait à la chimie, ce qui ne l’empêchait pas de publier, par ailleurs, des poésies. Il était déjà correspondant des Académies de Dijon et de Rouen et de la Société Royale d’Agriculture de Paris. Dans les papiers de Dubois de Fosseux, se trouve le texte manuscrit de la brève réponse [3] de Robespierre à ce discours. Nous connaissons la date de rédaction de ce texte par la lettre de Robespierre à Dubois de Fosseux, mentionnée plus haut et datée du 28 avril 1787, dans laquelle il précise avoir répondu aux discours de Courset, Opoix, La Coudraye et Kéralio, c’est-à-dire aux quatre nouveaux membres honoraires.

Messieurs,

La réputation et les ouvrages de M. d’Opoix le dispensaient de faire l’apologie du corps littéraire qui l’a admis au nombre de ses membres : cependant, ne nous plaignons pas de sa modestie, puisqu’elle nous a procuré une dissertation judicieuse et bien pensée sur l’union des lettres et des sciences et sur les secours mutuels qu’elles peuvent se prêter.

Du moins son discours paraît prouver que son talent ne se borne point à observer et à raisonner, mais qu’il sçait encore peindre et sentir. Il annonce que M. d’Opoix aurait pu parcourir une double carrière avec un égal succès.

Et je ne vois rien à ajouter à ses réflexions, si ce n’est qu’il était lui-même digne d’être le médiateur de ces deux puissances, dont il nous a peint les longues et ridicules divisions.

Robespierre [4]

++++ In English

Robespierre presides over the reception of Louise de Kéralio and Christophe Opoix, 18 April 1787

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An ordinary member since 1783, then chancellor in 1786, Robespierre was unanimously elected director of the Academy of Arras in February 1786, for a year from the coming April, Dubois de Fosseux being permanent secretary. As director, Robespierre presided over the Academy’s AGM, which was held on 18 April 1787, and hosted the reception in honour of the four new honorary members, all in absentia.

Louise Félicité de Kéralio, a historian, had been elected honorary member on 3 February 1787, and sent her speech of thanks, which was read on 18 April by the secretary, Dubois de Fosseux. Here is the extract from the minutes of this meeting,[1] presenting, in summary, the response of the director, Robespierre, who justified with energy and finesse the urgent need to « speed up » the admission of women to the Republic of Letters, a movement he considered the aim of a « happy revolution. » [2] F.G.

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M. de Robespierre replied to this Address.

He congratulated the Society for having admitted to the number of its members a Woman who to the powerful interest that the products of her mind and her amiable personal qualities must have aroused joined still the advantage of bearing a name long illustrious for great talents, and especially by the merit of an esteemed Father whose memory she recalled in her Discourse, in a manner as noble as touching.

He took the opportunity of this event, to examine whether it was useful, in general, to admit women into literary societies, and he developed the benefits he believed attached to this institution.

First, he looked at it as a means of bringing together the diverse talents that nature seems to have shared between both sexes : the strength and profundity that characterise the genius of man and the complement the refinement that distinguish that of woman, and consequently to contribute to the perfection of the productions of the spirit that consists in uniting these different qualities.

The admission of women into Academies would, according to M. De Robespierre, render them a still more essential service, by attaching a powerful interest to assiduous attendance at gatherings, which would render to their works their prime activity, at the same time as it would lend them previously unknown charms.

Here the Speaker paints a picture to make enviable the good fortune that literary societies would enjoy in his system.

He then describes the happy effects that emulation driven by the desire to obtain the vote of these interesting Judges would produce.

It proves that the care of encouraging the talents is one of women’s prime duties, and the loveliest of their prerogatives, based on the first laws of nature and the interest of society. After analysing this sentiment, which one calls the love of glory, and is nothing other than the desire to obtain the esteem and admiration of our fellows, he observes that it is especially in the people who interest us the most that we wish to inspire these feelings ; and as nature intended that of the two parts which comprise the human race, women should be the most interesting in the eyes of men, he concludes that the love of glory has for principal object to win women’s votes, and that such is indeed the prime basis and most active spring of this noble sentiment.

Then, running through different periods of our history, he shows us in all times the women giving birth to and developing all kinds of merit analogous to the dominant customs of each period. From those remote centuries when a degraded humanity seemed crushed under the infamous yoke of feudal tyranny, brave warriors run mad for love, to avenge innocence and exterminate brigands. In later times, we see the perfection and expansion of this bizarre and sublime institution of chivalry which gave birth to these dazzling heroes, dedicated to the cult of beauty, whose generous enthusiasm raised women above humanity, and whom women in turn raised above themselves.

At last, the light of Literature begins to shine on Europe ; and it is women who speed up the happy revolution it must bring about. The spirit of Chivalry, directed towards more peaceful and useful aims, dedicates to them the first essays of the nascent muses ; one no longer comes to lay at their feet the bleeding remains of a feared warrior, but to deposit there the works of genius ; public debates are held in their honour, where in days of old lances were broken for love of them ; they are the soul of those famed societies where all France’s men of genius came to give the homage of their masterpieces to their graces and beauty. It is to their rule that the ardour with which they cultivate letters is chiefly owed, and, consequently, the progress of enlightenment and reason. According to these facts, the Speaker invites his time and his country to render to women privileges as useful to humanity as glorious for themselves, by welcoming all the institutions that can try to direct their efforts and ours towards aims of benefit to the public good. He urges the Academies to adopt them, and for women, especially our female fellow citizens, not to despise Literature, but to recall that they are the talents’ natural protectors, and that Heaven has not given them the gifts that embellish them to be, in the Universe, a vain decoration, but to contribute to the happiness and glory of society.

At the same meeting, Secretary Dubois de Fosseux read the speech of thanks of another new honorary member, Christophe Opoix, apothecary in Provins, whose interested in chemistry has not hindered him publishing poetry. He was already a correspondent of the Academies of Dijon and Rouen and of the Royal Agricultural Society of Paris. In Dubois de Fosseux’s papers is the handwritten text of Robespierre’s brief reply[3] to this speech. We know the date this text was drafted from Robespierre’s letter to Dubois de Fosseux, mentioned above, dated 28 April 1787, in which he specifies having responded to the speeches of Courset, Opoix, La Coudraye and Kéralio, i.e. the four new honorary members.

Gentlemen,

The reputation and works of M. d’Opoix exempted him from making the defence of the literary works which have admitted him to the number of our members : however, let us not complain about his modesty, since it has provided us with a judicious and well-thought essay on the union of letters and sciences and on the mutual support they can lend each other.

At the least, his speech appears to prove that his talent is not limited to observing and reasoning, but that he still knows how to paint and feel. It proclaimed that M. d’Opoix could have pursued a double career with equal success.

And I see nothing to add to his reflections, save that he was himself worthy of being the mediator between these two powers, whose long and ridiculous separation he has painted for us.

Robespierre[4]


Voir en ligne : Le discours de Robespierre


[1Arras, Fonds local, Médiathèque, collection Laroche, LB 340, Extrait des deux séances publiques de lAcadémie royale des Belles-Lettres dArras, tenues le 18 avril et le 25 mai 1787. Séance du 18 avril, pp. 14-17.

[2II semblerait que Hamel se soit inspiré de ce document, dont il rappelle les idées principales de façon très proche, dans son Robespierre, op. cit., t. I, L. I, XVII.

[3Voir L. Berthe, « L’apothicaire Opoix reçu à l’Académie d’Arras sous la présidence de Robespierre, 1787 », Revue d’Histoire de la Pharmacie. Paris, n° 212, 1972, p. 52. Nous remercions l’auteur de nous avoir autorisés à publier ce document retranscrit par ses soins.

[4Œuvres de Maximilien Robespierre, Tome XI (compléments (1784-1794) Editions du Centenaire de la Société des Etudes robespierristes, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05, 2007, pages 185-188.