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L’histoire de Robespierre nous divise-t-elle encore ?

Un article de Bruno Décriem

mercredi 20 février 2019

On n’écrit plus l’histoire de Robespierre (et de la Révolution Française) aujourd’hui comme certains le faisaient encore en 1989 lorsque François Furet trônait, arrogant, à « 7 sur 7 » d’Anne Sainclair, l’émission médiatique du moment. Et c’est heureux ! Depuis de nombreux travaux scientifiques de grande qualité, souvent impulsés par la Société des Études Robespierristes et aussi, il faut le dire, par l’A.R.B.R., ont apporté davantage de connaissances objectives et de sérénité sur ces sujets.

A PROPOS DU ROBESPIERRE DE MARCEL GAUCHET : L’HISTOIRE DE ROBESPIERRE NOUS DIVISE-T-ELLE ENCORE ?

On n’écrit plus l’histoire de Robespierre (et de la Révolution Française) aujourd’hui comme certains le faisaient encore en 1989 lorsque François Furet trônait, arrogant, à « 7 sur 7 » d’Anne Sainclair, l’émission médiatique du moment. Et c’est heureux ! Depuis de nombreux travaux scientifiques de grande qualité, souvent impulsés par la Société des Études Robespierristes et aussi, il faut le dire, par l’A.R.B.R., ont apporté davantage de connaissances objectives et de sérénité sur ces sujets.

Ainsi, les dernières biographies de Robespierre, à des divers degrés ont contribué à éclairer davantage la personnalité et l’œuvre du révolutionnaire, loin de toute querelle stérile.

Récemment, signe que le personnage attire visiblement, un nouveau « Robespierre » publié chez Gallimard dans la collection « Des hommes qui ont fait la France » ne pouvait manquer de m’interpeller.

L’auteur ne m’était pas inconnu et me laissait craindre le pire : Marcel Gauchet philosophe et historien réactionnaire de la galaxie Furet !

Le titre de son livre également « Robespierre L’homme qui nous divise le plus » ne présageait rien de bon.

A la lecture, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas vraiment d’une œuvre de philosophie. Dans cette catégorie, on lui préférera sans conteste l’excellent « Robespierre une politique de la philosophie » de Georges Labica ( de 1990, réédité en 2013 à La Fabrique éditions). Il ne s’agit pas non plus d’un livre d’histoire et encore moins d’une biographie. Le propos est ailleurs. L’auteur, nous dit-il, cherche à percer « le double-visage de cet homme-énigme. » Pour Gauchet, Robespierre représente le « meilleur et le pire », « L’Incorruptible et le tyran. »

Sa problématique repose sur une dualité. Robespierre serait d’abord le meilleur défenseur des Droits de l’homme de 1789 à 1792. Puis vint l’exercice difficile du pouvoir et Robespierre l’assume en cherchant la « terre promise de la vertu » qui s’avère impossible à installer car utopique, ou tout au moins barrée par de multiples recrudescences des factions qui se succèdent. L’auteur ajoute qu’il entrevoit ce changement chez Robespierre lors de la bataille contre la guerre défendue par les brissotins début 1792. Gauchet accuse souvent Robespierre de se laisser « prendre à une idéalisation mystique dudit peuple. » L’auteur reconnaît pourtant la ligne invariable de Robespierre, désormais actée par les historiens les plus sérieux : « Sur le fond, sa ligne est aussi simple que constante : rien que la Déclaration des droits de l’homme, toute la Déclaration des droits de l’homme. » On ne peut plus, si l’on est sérieux, désormais, le contester et on ne fait plus d’antirobespierrisme avec les poncifs thermidoriens. Et cela grâce, semble le déplorer l’auteur, à ce « carré de fidèles », cette « minorité agissante » qui obtient « une audience qui n’est pas à négliger. » Alors ? On retrouve les idées furétistes de l’auteur quant à sa totale dénonciation de 1793 qui fut, selon lui, une « impasse sanglante », « un précurseur des totalitarismes » « un spectre ! » Et paraphrasant Machiavel, il écrit : « La vérité est que les fins étaient justes et que les moyens ont été atroces. » En 1793, Robespierre serait donc devenu tyran et dictateur sans le savoir ! Il ne s’est pas suffisamment analysé afin de l’éviter, un comble pour un homme que l’on décrit souvent comme narcissique ! L’an II serait donc une « impasse meurtrière » née sans doute de « circonstances dramatiques . » Le but ultime de Robespierre d’établir une « république de la vertu » étant impossible, le 9 thermidor était devenu inévitable, comme le pensait d’ailleurs Robespierre lui-même dans ses appels récurrents à son trépas.

Marcel Gauchet pensait « dépasser la querelle des robespierristes et des anti-robespierristes » en laissant pourtant ces deux « camps voués à coexister », il a surtout réussi, en essayant un peu vainement, il me semble, à le renouveler, à alimenter l’anti-robespierrisme.

Le cœur de l’ouvrage, en dehors donc de ses analyses introductives et conclusives, prête parfois, il est vrai, à la réflexion. Et c’est peut-être l’apport de ce livre.

Mort, Robespierre « reste au moins l’exemple à laisser pour la postérité. »

Au moins, Gauchet reconnaît-il tout le long de son ouvrage que Robespierre reste une énigme et qu’il n’a pas pu ou su répondre à la supplication de Marc Bloch : « Qui était Robespierre ? »

« Nul ne saura jamais nous dire qui fut vraiment Robespierre. »

« Nous ne saurons jamais ce qu’il a vraiment visé ou voulu, et sans doute lui-même ne le savait-il pas davantage. »

On reste dubitatif devant cette « opacité définitive » assumée et la démarche d’un auteur qui, même si l’on peut reconnaître qu’il contribue à alimenter un débat, se situe dans la prolongation des thèses libérales de Furet.

Bruno DECRIEM ( novembre 2018)

A lire sur le site « Révolution française » un article de Olivier Tonneau, Université de Cambridge



Voir en ligne : sur le même sujet un article de Hervé Leuwers