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L’affaire du paratonnerre : « première cause célèbre » de l’avocat Maximilien De Robespierre.

Défendre la cause du progrès des sciences.

lundi 14 novembre 2016

LES PLAIDOYERS PRONONCÉS DEVANT LE CONSEIL D’ARTOIS [1]

POUR CHARLES DOMINIQUE DEVYSSERY DE BOISVALLÉ [2]

Maximilien Robespierre était inscrit, depuis bientôt deux ans, au barreau d’Arras ; la place qu’il y occupait était, sinon prépondérante, du moins très honorable, mais il n’avait pas encore pris la parole dans l’une de ces causes célèbres qui fixent, sur un jeune avocat, l’attention du public et mettent en relief son éloquence, sa ténacité et son savoir.

L’affaire du paratonnerre devait lui en fournir bientôt l’occasion.

Un avocat de Saint-Omer, M. de Vissery de Boisvallé, avait établi, en mai 1780, un conducteur électrique sur la cheminée de sa maison ; « cette machine consistait, est-il écrit dans un rapport présenté à l’Académie de Dijon, le 18 août 1180, en une lame d’épée dorée, vissée sur une barre de fer, longue de 16 pieds ; cette barre porte, à l’endroit où elle recevait la lame d’épée dont il a été parlé, une girouette sous la forme d’un globe foudroyant, armé de dards en différents sens ; la partie inférieure de cette barre s’enfonce dans un entonnoir de fer blanc, bouché par une plaque de même métal percée de plusieurs trous et terminée par un canal aussi de fer blanc, long de 57 pieds, qui descend le long du mur de la maison voisine, et, parvenu à environ deux à trois pieds du sol de la cour, se plie sous un angle un peu obtus et va gagner un puits en perçant la margelle ; à l’extrémité de ce canal est soudée une verge de fer, terminée par un anneau auquel est attachée une chaîne qui descend perpendiculairement, et s’enfonce de plusieurs pieds dans l’eau... »

Cet appareil dominait, depuis un mois à peine, l’habitation de l’avocat de Saint-Omer, quand le sieur Valour, petit bailli de cette ville, vint lui annoncer que les voisins avaient déposé une requête entre les mains des échevins, dans le but d’en obtenir la destruction.

M. de Vissery n’eut guère le temps de la réflexion car, à quelques jours de là et sans qu’il pût se défendre, un jugement intervenait [3] qui le condamnait à supprimer, dans les 24 heures, cet objet dangereux.

Il ne se tint cependant pas pour battu ; physicien, peintre et botaniste, il était l’auteur de diverses inventions méconnues pour la plupart, dont l’une consistait dans la conservation sans corruption de l’eau douce pendant plus d’une année ; il ne douta pas un seul instant que son devoir fût de prendre en mains la cause de la science et de s’en faire le champion contre quelques voisins ignorants et malveillants et il porta l’affaire devant le Conseil d’Artois.

La sentence des échevins de Saint-Omer était exécutoire nonobstant appel, et M. de Vissery se vit contraint de démonter son appareil, la population très surexcitée menaçant d’arquebuser le paratonnerre suspect et de mettre le feu à la maison ; il ne s’exécuta, du reste, qu’à regret et de mauvaise grâce ; il trouva même le moyen de substituer à la lame de l’épée une pointe plus courte et il trompa ainsi la vigilance de ses persécuteurs [4].

Les Académies furent consultées sur la question : celle de Dijon proclama, le 24 août 1780, sur le rapport de Guyton de Morveau et de Maret, que le paratonnerre litigieux avait été établi suivant les règles de l’art ; l’Académie d’Arras ne resta pas indifférente dans le débat et s’y trouva associée par l’un de ses membres, Buissart [5] lequel, avocat et physicien lui aussi, rédigea plusieurs mémoires en faveur de la cause, échangea une volumineuse correspondance avec les savants de l’époque et contribua puissamment à documenter Robespierre qui devait soutenir à l’audience les intérêts de M. de Vissery.

Le P. Cotte, de l’Oratoire, membre de la Société Royale de Médecine, s’intéresse également au sort de ce procès ; il fait parvenir tous les renseignements utiles à Condorcet, alors secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, dont l’avis motivé ne manquera pas, selon lui, d’entraîner l’adhésion des juges.

Dans ses lettres du 2 et du 27 novembre, du 8 et du 19 décembre 1780, il renouvelle ses instances auprès du savant ; le 10 janvier suivant, il reçoit enfin une réponse et il écrit à Buissart : « Voici les observations que M. le marquis de Condorcet m’a communiquées et que je vous prie de faire passer à M. de Vissery, en lui demandant une prompte réponse : 1° L’Académie de Dijon ayant déjà prononcé, celle de Paris pourrait se refuser à un nouvel examen. 2° L’Académie est dans l’usage, dans de pareilles circonstances, d’attendre que le tribunal qui doit juger lui demande son avis... 3° Au lieu d’une consultation particulière d’avocats, il serait plus à propos de faire imprimer à Paris un mémoire signé par un avocat dont le travail serait guidé par des physiciens... »

Sans retard, Buissart se met à l’œuvre ; il demande au P. Cotte et à Marel de lui indiquer sur quels immeubles existent des paratonnerres [6] ; plusieurs savants sont consultés par lui et nous retrouvons, dans une volumineuse correspondance, les noms de l’abbé Bertholon, de Marat, du comte de Tressan, d’Élie de Beaumont, de Target, de Le Roy, du baron de Servières et de Beaumarchais lui-même, des foudres de qui l’on pense menacer les magistrats du Conseil d’Artois...

L’opinion de Condorcet est intéressante à connaître ; Buissart la sollicite à maintes reprises, mais celui-ci, candidat à l’Académie Française, tarde beaucoup à la donner et, devant toutes ces lenteurs, M. de Vissery s’impatiente et se demande s’il ne mourra pas avant d’avoir vu triompher sa cause [7].

Enfin, en juillet 1781, le mémoire est terminé, imprimé quelques mois plus tard et signifié dans la cause [8] ; on a publié à la suite deux consultations, l’une du 3 mai 1782 que le P. Cotte a obtenue des avocats de Paris les plus réputés : Target, Henry, Polverel et Lacretelle, l’autre du 15 septembre 1782, signée des maîtres du barreau d’Arras : Brunel, Le Cointe, Leducq et Desmazières ; mais les premiers oublient la question des dépens et Buissart s’en montre désappointé.

Pendant que se poursuivent les laborieux pourparlers qui précèdent ou accompagnent la rédaction de ces consultations, une autre société savante, l’Académie de Montpellier, s’intéresse à cette question toute d’actualité ; l’abbé Bertholon y parle « du fait de Saint-Omer et du ridicule des sots juges de cet endroit », devant une assemblée des plus distinguées.

Mais si Buissart a rédigé le mémoire justificatif, c’est à Robespierre que M. de Vissery confie le soin de présenter les explications orales à l’audience et, écrivant au premier, le 25 octobre 1782, il émet le vœu que « M. de Robespierre se couvre de gloire dans sa plaidoirie. »

Cette mission sera plus importante qu’on pourrait croire car, si Franklin vient s’associer aux défenseurs du paratonnerre, rien n’a découragé ses adversaires ; deux savants, le comte de Tressan et Marat ont été consultés par eux ; le Journal de Luxembourg les Recherches physiques sur l’électricité publient de longues dissertations et condamnent cet appareil, eu égard surtout aux nombreux accidents qu’il a causés.

Enfin, les débats s’ouvrent le 17 mai 1783, devant le Conseil d’Artois et ils se poursuivent pendant les audiences des 24 et 31 mai.

Les parties en cause sont :

Me Derobespierre — Charles Dominique Devyssery de Boisvallé.

Me Blanquart — Contre Louis-Edouard Regnard Debussy et Adélaïde Valour, sa femme.

Contre le Procureur Général du Roy.

Défaut : et Contre M. Faget, veuve Valour.

À l’audience, M. de Vissery se désista des demandes formées contre la dame Valour, veuve du petit bailli de St-Omer et contre les époux Regnard-Debussy, qui avaient signé la requête, origine des poursuites ; Robespierre ne trouva donc plus devant lui que l’avocat général du roi, M. Foacier de Ruzé [9].

Celui-ci osa nier que les paratonnerres présentassent une véritable utilité pratique et il allégua que celui de l’avocat de St-Omer n’avait pas été établi suivant les règles de l’art ; il pria, en conséquence, la cour de prendre l’avis d’une Académie savante, avant de se prononcer sur la question.

Robespierre qui avait parfaitement compris l’importance de la cause qu’il défendait et qui avait plaidé, moins pour M. de Vissery que pour tous les citoyens éclairés désireux de mettre en application une invention utile, répondit à ces objections dans sa réplique et montra qu’après les consultations des physi­ciens et des Académies de Dijon et de Paris, point n’était besoin de prendre l’avis d’une autre société savante.

Le 31 mai 1783, à 10 heures 1/2 du matin, le Conseil d’Artois, faisant droit aux conclusions de Robespierre, sauf en ce qui concernait les dépens, rendit l’arrêt suivant : « Pendant trois audiences, la Cour met l’appellation et ce au néant, émendant, permet à la partie de Derobespierre de rétablir le paratonnere dont il s’agit, donne acte aux parties de Blanquart de ce que lad. partie de Derobespierre se désiste des demandes formées tant à leur égard que de celle défaillante, en conséquence les renvoie de l’assignation, condamne lad. partie de Derobespierre aux dépens par elle exposés ».

Cette décision eut un grand retentissement, tant dans le public qu’au sein des académies et dans le monde savant ; elle consacra définitivement le talent d’avocat de Maximilien Robespierre.

Celui-ci avait habilement mis à profit les témoignages et les documents que le P. Cotte, Condorcet et Buissart lui avaient fournis et l’on rendit unanimement hommage à son éloquence : M. de Vissery écrivit à ce dernier, le 8 juin 1783 : « Vous m’avez donné pour quatre sols de victoire : j’eusse voulu en donner cinq, et qu’elle fut plus complète, comme le disent ceux qui me félicitent : quoiqu’il en soit, nous en partageons la gloire à trois, vous, Monsieur, par votre mémoire bien écrit, H. l’orateur par son plaidoyer éloquent et moi par le gain d’une cause qui n’est plus problématique, et que je ne pouvais perdre, selon le sentiment des personnes instruites ».

Le Mercure de France, dans son numéro du 21 juin, s’exprima ainsi : « M° de Robespierre, jeune avocat d’un mérite rare, a déployé dans cette affaire, qui était la cause des sciences et des arts, une éloquence et une sagacité qui donnent la plus haute idée de ses connaissances... »

L’impression des plaidoyers prononcés dans cette cause célèbre semblait donc s’imposer ; M. de Vissery fut pressenti à ce sujet, mais il voulu d’abord prendre connaissance de ces écrits ; les deux avocats, se souvenant que, sur sa demande, des modifications importantes avaient dû être apportées au mémoire de Buissart, s’y opposèrent formellement et, après plusieurs semaines de vaines négociations, ils prièrent dom Devienne, qui venait de publier une histoire de l’Artois et dont les avis étaient toujours écoutés, d’intervenir auprès de l’heureux propriétaire du paratonnerre.

Cette mission fut couronnée de succès et il fut convenu que M. de Vissery donnerait quatre louis pour l’impression des plaidoyers.

D’un commun accord, on décida qu’on tirerait 500 exemplaires de l’ouvrage qui serait mis en vente, en province, pour le prix de 12 sols et pour 13 sols à Paris et déposé chez les libraires du Palais-Royal, du Luxembourg, des Tuileries et du quai de Gesvres ; enfin, qu’on annoncerait cette publication dans le Mercure de France, le Journal encyclopédique et l’Esprit des journaux.

Ce n’est qu’en septembre que paraît la première édition des plaidoyers et le public s’y intéressa vivement ; le 14 de ce mois, l’abbé Berthelon écrit à ce sujet à Buissart : « J’ai lu avec le plus grand plaisir le mémoire de M° de Robespierre. Il est fait supérieurement et de main de maître : votre ouvrage et le sien sont tout ce qu’on peut voir de mieux sur cet objet ». Le rédacteur du Mercure de France présente en ces termes le livre à ses lecteurs : « Ces plaidoyers font le plus grand honneur à M. de Robespierre, à peine sorti de l’adolescence... ».

Le P. Cotte, Franklin, alors à Paris, les savants de l’époque reçurent cet ouvrage et l’accueillirent favorablement.

Cependant, a St-Omer, le calme n’était pas revenu dans ses esprits : malgré les sages conseils de Robespierre, M. de Vissery s’était empressé de rétablir, dès le 31 juillet, le paratonnerre sur son habitation ; aussitôt les manifestations hostiles recommençaient contre lui : une chanson circulait, dans laquelle il était qualifié de fou ; des attroupements se formaient, même pendant la nuit, devant sa maison ; des pierres étaient jetées dans ses vitres ; à tout moment, il se voyait rallié, bafoué, attaqué ; enfin, comble de disgrâce, les sieurs Gaury, dit Bobo, et Nédonchel faisaient opposition à l’arrêt du Conseil d’Artois.

Comme, entre temps, les plaidoyers de Robespierre avaient été l’objet d’une seconde édition, il profita de la circonstance pour exercer sa verve satirique aux dépens dudit Bobo  [10], dont la célébrité fut, du reste, de courte durée, puisque, le 21 avril 1784, le Conseil d’Artois le déclarait irrecevable dans son opposition.

C’était le succès définitif, la victoire péniblement gagnée après quatre ans d’effort : M. de Vissery ne devait pas jouir longtemps de son triomphe car il décédait moins de trois mois plus tard.


Voir en ligne : Le plaidoyer n°1


[1-*Robespierre Maximilien : Œuvres de Maximilien Robespierre, Tome II, Œuvres judiciaires, Publication de la Société des Études Robespierristes, Paris, 2000 ; pages 129 à 135

[2-*Ce nom est orthographié ainsi dans le registre d’audience du Conseil d’Artois, B. 165, folios 256, 210, 291, et de Vissery dans les différents mé­moires ; nous adopterons cette dernière façon de l’écrire.

[3Voir aux Annexes, le texte de ce jugement qui porte la date du 14 juin 1780 (mémoire de M’ Buissart).

[4Lettre de Vissery à Buissart, 25 octobre 1782.

[5-*Buissart fut très lié avec Robespierre et Carnot ; né à Arras en 1737, il se fit admettre en 1761 au barreau de cette ville ; il fut successivement membre (1767) et directeur (1780) de l’Académie d’Arras, juge de l’élection provinciale (1781), conseiller assesseur au siège de la maréchaussée (1782), conseiller du roi pour les assemblées primaires (1790), juge de paix (1791), juge de district (1793) ; il rentra dans l’ombre après thermidor et mourut le 24 mai 1820. Il écrivit un mémoire sur les hygromètres et collabora au Journal de Physique.

[6-*Lettres du 8 décembre 1780 et du 6 février 1781.

[7-*Lettre du 28 novembre 1181 à Buissart :« Je disais dans ma maladie presque comme ce matelot à son capitaine, près d’expirer sur la frégate la Magicienne : Je quitte la vie avec moins de regret que de voir le pavillon français au pouvoir des Anglais ! Et moi je disais : il me serait triste de mourir avant de voir mon pavillon rétabli avec honneur en dépit de mes adversaires ».

[8-*Mémoire signifié pour M° Charles Dominique de Vissery de Bois-Valé, avocat en Parlement, demeurant en la ville de Saint-Omer, défendeur et appelant, contre le Petit-Bailly de la même ville, partie publique, demandeur et intéressé. Vue brochure in-8° de 96 pages ; Arras de l’imprimerie de Michel Nicolas en 1782. — Ce mémoire est suivi de la consultation des avocats de Paris et de celle de leurs collègues d’Arras.— Voir aux annexes des extraits de ces documents.

[9-*M. J. A. Paris écrit, dans la Jeunesse de Robespierre, p. 51 : « Mais au XVIII°siècle, l’éloquence du barreau aimait à déployer ses ailes et à planer dans l’espace, au lieu de voler droit au but. Les découvertes de la science intéressaient vivement les esprits, étrangers à d’autres préoccupations. Aussi le paratonnerre de M. de Vissery fut-il l’objet d’un débat solennel qui se prolongea pendant trois audiences. »

[10-*Cette seconde édition, que nous avons choisie pour la publier, ne porte pas de nom d’imprimeur, mais seulement cette indication : A Paris,MOCC. LXXXIII.

  • La brochure de 100 pages, contenant les deux plaidoyers de Robespierre dans l’affaire de Vissery, est une rareté de bibliophile ; le recueil factice des plaidoyers de Robespierre qui, après avoir fait partie de la bibliothèque du baron Dard, appartint à Victor Barbier, ne la contient pas ; il en existe un exemplaire à la Bibliothèque nationale, un autre aux Archives départementales du Pas-de-Calais ; un troisième se trouve à la bibliothèque de la ville d’Arras ; un quatrième à celle de Boulogne-sur-Mer ; un dernier enfin, sous reliure de l’époque, après avoir appartenu à M. de Tricourant (n°118 du cat.) et à Victorien Sardou, fait actuellement partie de la collection E.L. L.