Accueil > De la part de nos adhérents > Réhabilitations et déconstructions des mythes autour de Jean-Paul Marat
Réhabilitations et déconstructions des mythes autour de Jean-Paul Marat
Un article de Irena Wilczur, chercheuse en histoire,
jeudi 10 septembre 2026
Dès la période de son activité politique (1789–1793), puis après la chute de Robespierre en 1794, et enfin à l’avènement de chaque nouveau pouvoir jalonné par les changements de régimes politiques en France, sa personnalité est devenue le bouc émissaire des élites politiques. Celles-ci l’ont transformé en un outil de propagande, façonnant méthodiquement une « Légende Noire ».
Cet article se propose de décortiquer les calomnies les plus célèbres forgées contre lui et d’en apporter la réfutation.
Réhabilitations et déconstructions des mythes autour de Jean-Paul Marat
Par Irena Wilczur
En tant que l’une des figures les plus influentes de la Révolution française (1789-1793), ayant joué un rôle notable dans la chute de l’influence politique de la Gironde et la liquidation des anciennes institutions judiciaires, figure Jean-Paul Marat (1743-1793) est devenu une cible idéale pour discréditer la Révolution à travers sa personne et justifier les crimes de la nouvelle élite dirigeante. Pour y parvenir, le moyen le plus simple consistait à inverser radicalement sa perception aux yeux du public.
Dès la période de son activité politique (1789–1793), puis après la chute de Robespierre en 1794, et enfin à l’avènement de chaque nouveau pouvoir jalonné par les changements de régimes politiques en France, sa personnalité est devenue le bouc émissaire des élites politiques. Celles-ci l’ont transformé en un outil de propagande, façonnant méthodiquement une « Légende Noire ». Cet article se propose de décortiquer les calomnies les plus célèbres forgées contre lui et d’en apporter la réfutation.
La calomnie des contemporains
Dès la période révolutionnaire (1789-1793), les ennemis de la Révolution et les adversaires de Marat propageaient la calomnie selon laquelle il réclamait du sang par pur plaisir personnel, le dépeignant comme un homme incapable de maîtriser ses pulsions. Marat lui-même écrivait à ce sujet dans son texte « Portrait de l’Ami du peuple par lui-même » :
| « Depuis que j’ai pris la plume pour la défense de la patrie on n’a jamais pris la peine de réfuter mes opinions ; mais chaque jour on a publié contre moi une multitude de libelles atroces. Ceux que le gouvernement a fait imprimer pour contre-balancer l’influence de ma feuille, et me diffamer, ne tiendraient pas dans l’église Notre-Dame. » -- Jean-Paul Marat, Portrait de l’Ami du peuple par lui-même |
Les ennemis de Marat ne se limitaient pas aux attaques verbales. Marie-Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834), exigeait son arrestation et avait lancé des tueurs à gages à ses trousses afin de parvenir à son élimination physique. Toute calomnie et entreprise biographique repose sur le principe que la majorité des gens n’ont pas l’habitude de penser par eux-mêmes et accordent trop souvent une foi aveugle aux autorités et à leurs opinions.
Voici un aperçu des déclarations des ennemis les plus célèbres de Marat à son encontre :
| « L’homme des massacres de septembre et des trois cent mille têtes, parlant de sa morale, de son humanité, de son indignation à l’aspect d’une cruauté : c’est à faire frémir ! On dirait un tigre affublé d’une peau de mouton. » — Jacques-Pierre Brissot (1754-1793) |
| « ... bête féroce, poltronne et sanguinaire, il ne parlait que de sang, ne prêchait que l’effusion du sang, ne se délectait que dans le sang. Ce monstre, qui a fait secte en France au dix-huitième siècle, n’avait au lieu de talents que de l’impudence et de la férocité. » -- François Buzot (1760-1794) |
| « Vil intrigant, bas valet de la Cour, esclave soudoyé. » — Antoine Nicolas de Caritat, Marquis de Condorcet (1743-1794) |
| « Marat n’était qu’une bête avant 1789, il devint une bête féroce lorsque la Révolution eut enflammé les têtes et qu’on le vit... » -- Joseph Jérôme Lalande (1732-1807 |
Jeanne-Marie Roland de la Platière (1754-1793) le qualifiait quant à elle purement et simplement de « chien enragé ».
Le vrai Marat
En réalité, Marat était docteur en médecine, comme en témoigne le diplôme qui lui fut décerné par l’Université Saint Andrews en Écosse, le 30 juin 1775. Au-delà de sa pratique médicale, il se consacrait à la physique expérimentale, publiant plusieurs travaux sur l’optique, l’électricité et la nature du feu, tout en entretenant une correspondance scientifique avec les plus grands savants européens de son époque. Voici ce qu’écrit Marat dans le Journal de la République française, dans l’article « Portrait de l’Ami du peuple par lui-même » :
| « J’en ai vingt de découvertes sur les différentes branches de la physique ; plusieurs sont publiées depuis longtemps, les autres sont dans mes cartons. » — Journal de la République française |
Ses appels aux exécutions étaient dictés par sa profonde conviction que la terreur était le seul moyen de protéger la Révolution contre ses ennemis et l’aristocratie qui, selon lui, cherchaient à l’étouffer au berceau. Ses positions revêtaient un caractère purement politique et non personnel :
| « Ils me font un crime d’avoir demandé la tête des traîtres et des conspirateurs. Mais les ai-je jamais voués ces scélérats aux vengeances du peuple que lorsqu’ils bravaient impunément le glaive de la justice, et que les ministres des lois n’étaient occupés qu’à leur assurer l’impunité ? Et puis où est donc le si grand crime que d’avoir demandé la tête de cinq cent têtes criminelles pour en épargner cinq cent mille innocentes ! Ce calcul même n’est-il pas un trait de sagesse et d’humanité ? » — Jean-Paul Marat |
Une autre calomnie prétend que Marat appelait aux meurtres arbitraires et aux pillages en dehors de toute justice. En réalité, en dépit de son radicalisme, Marat était un fervent défenseur des procédures légales. Par exemple, concernant le roi Louis XVI, il insista formellement sur la tenue d’un procès complet en bonne et due forme, jugeant cette étape indispensable à la légitimité de la Révolution, et s’opposa fermement au lynchage populaire (Source : Journal de la République française, n° 64 du 3 décembre 1792).
La naissance de la « Légende Noire », après Thermidor
Après la chute de Robespierre en 1794, il devint politiquement nécessaire de déboulonner le culte de la personnalité de Marat afin de discréditer la Révolution elle-même, et de trouver un « bouc émissaire » idéal sur lequel rejeter l’ensemble des crimes et des excès de la dictature jacobine.
C’est ainsi que prit forme la « Légende Noire ». Une fois arrivés au pouvoir, les républicains modérés (les Thermidoriens) eurent besoin de prendre leurs distances avec le passé sanglant récent. Marat fut alors choisi pour devenir l’incarnation de toutes les « horreurs » de la Révolution, le visage même de la terreur.
La destruction du culte
Avant la chute de Robespierre, les bustes de Marat ornaient chaque institution publique. Après 1794, un démantèlement massif de son culte commença : ses représentations furent publiquement brisées et jetées. Dans la presse de l’époque, il cessa d’être décrit comme l’Ami du peuple pour devenir un monstre altéré du sang de ses concitoyens.
La dépréciation intellectuelle
Des figures comme Paul Barras continuèrent, après sa mort, à propager activement l’idée qu’aucune idéologie sérieuse ne sous-tendait ses actions. On se mit à le railler comme un parvenu à demi-lettré. Cette manœuvre visait à le transformer aux yeux du public en un ignorant dont les concepts politiques n’étaient que le produit d’un esprit malade, et non le fruit d’une réflexion sociale profonde. La « Légende Noire » servit ainsi de caution morale pour justifier les répressions de masse, les assassinats et les persécutions contre les anciens Jacobins et les partisans de la Révolution.
Pour nourrir ce mythe, les détracteurs s’appuyèrent sur les mémoires de ses opposants, bien que publiés plus tardivement au XIXe siècle :
| « Nanti de l’office de fou à la court du peuple, il s’écriait, avec une physionomie plate et ce demi-sourire d’une banalité de politesse que l’ancienne éducation mettait sur toutes les faces : « Peuple, il te faut couper deux cent soixante-dix mille têtes ! » » — François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe |
| « Il fallait voir avec quelle légèreté Marat faisait ses articles. Sans connaître un homme public, il demandait au premier venu ce qu’il en pensait, et il écrivait : « J’écraserai le scélérat. »" — Charles Jean Marie Barbaroux, Mémoires de Charles Barbaroux |
Le mythe construit par les historiens du XIXe siècle
Au XIXe siècle, les historiens libéraux ancrèrent définitivement ce portrait à charge. Pour eux, Marat devint l’argument idéal pour démontrer que toute révolution n’est qu’une émeute de la populace menée par des aliénés. Ils occultèrent délibérément les causes socio-économiques des actions de Marat pour se focaliser exclusivement sur ses appels à la guillotine.
Augustin Cabanès (1862-1928) et Lucien Nass (1874-1933), dans leur ouvrage La Névrose révolutionnaire, dépeignent Marat comme un psychopathe dont la cruauté résultait d’une folie des grandeurs, d’une jalousie maladive envers les intellectuels de son temps, et d’une volonté de se venger de sa propre laideur physique.
Hippolyte Taine (1828-1893), théoricien de l’approche psychologique de l’histoire, posa dans son œuvre Les Origines de la France contemporaine les fondations de toute la tradition des détracteurs de Marat. Il affirmait que Marat était un homme guidé par de bas instincts, dont la doctrine de l’égalité n’était qu’un exutoire pour satisfaire sa rancœur envers les individus plus doués et instruits :
| « ... un de ces fous lucides qu’on n’enferme pas, mais qui n’en sont que plus dangerous. » — Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine |
Thomas Carlyle (1795-1881), dans son Histoire de la Révolution française (1837), reprenant aveuglément les dires de Barbaroux, qualifiait Marat de « nain ». Pourtant, les contemporains qui l’avaient côtoyé le décrivaient simplement comme un homme de petite taille, et non comme un nain. Le député Fabre d’Églantine (1750-1794) rapportait que sa taille était d’environ cinq pieds français (près de 1,62 m), tandis que l’architecte Joseph Bonomi (1739-1808), qui le connaissait personnellement, le décrivait comme un « little man, slender but well made » (« un homme petit, mince mais bien proportionné »).
Jules Michelet (1798-1874) présentait fréquemment Marat sous les traits d’une figure sinister, une sorte de créature « amphibie » semant la discorde dans les esprits :
| « Quoi, c’est là Marat ? cette chose jaune, verte d’habits, ces yeux gris jaune si saillants... C’est au genre batracien qu’elle appartient à coup sûr, plutôt qu’à l’espèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature ?... » — Jules Michelet |
Alphonse de Lamartine (1790-1869), auteur de l’Histoire des Girondins, dressa lui aussi un portrait extrêmement sombre de Marat, dépeint en destructeur farouche et en antithèse absolue des héros modérés girondins.
Conclusion
Tout ce qui précède démontre de façon flagrante comment une figure historique dotée d’une influence colossale devient l’otage de ceux qui réécrivent l’histoire au gré des changements de régimes politiques. Son image a été réinventée à plusieurs reprises pour s’ajuster aux impératifs idéologiques des nouveaux dirigeants. En fin de compte, les positions réelles et les travaux de Marat ont été totalement éclipsés au profit d’une figure allégorique du mal. C’est pourquoi l’étude de son héritage exige impérativement un retour direct aux sources d’époque, loin des mythes politiques façonnés par les siècles postérieurs.


