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Peuple ou Populace ?
par Bernard Vandeplas, docteur en Histoire contemporaine.
mardi 7 avril 2026
« Populace » terme dédaigneux sous l’Ancien régime n’est plus sous le règne de la liberté, il faut changer de ton et d’expression comme de principes et de manières : c’est donc avec une extrême surprise que nous voyons, non pas des gens de Cour, mais des journalistes se servir encore fréquemment aujourd’hui du mot populace, en parlant du gros de la Nation. « Peuple » ne veut pas dire « populace » !
La majorité de la population a le droit à la considération de ceux qui se croît supérieur.
« Sous le règne du despotisme, tout est avili, tout est dénaturé, jusqu’à la langue même ; et les courtisans, surtout, n’ont rien de plus à cœur, que de chercher à voiler par des termes grossiers et dédaigneux la majorité du peuple, en désignant ce même Peuple sous le nom de populace, et souvent sous celui de canaille.
Mais sous le règne de la liberté, il faut changer de ton et d’expression comme de principes et de manières : c’est donc avec une extrême surprise que nous voyons, non pas des gens de Cour, mais des journalistes se servir encore fréquemment aujourd’hui du mot populace, en parlant du gros de la Nation et de la classe la plus précieuse de l’Empire. Qu’ils apprennent que ce mot est un barbarisme insolent dans la langue d’un Peuple libre, et qu’il n’est plus permis de s’en servir, sous peine d’être chassé de la société, comme on est chassé de la maison d’un homme qu’on va insulter chez lui.
Dans quelle circonstance d’ailleurs peut-on appliquer ce mot ? Est-ce dans un marché, lorsque le Peuple des campagnes vient en foule nous apporter des subsistances ? Est-ce dans une fête de village, lorsque ce bon Peuple se délasse de ses travaux pénibles et journaliers ? Est-ce pour les ouvriers des villes lorsqu’ils s’assemblent sur les promenades publiques ou dans les spectacles, ou dans les guinguettes pour y jouir, une fois par semaine, de quelques divertissements bien maigres en comparaison de ceux dont les riches jouissent tous les jours ? Est-ce parce que ce peuple est couvert de haillons et qu’il n’a ni croix ni cordons ni carrosses ?
Car le peuple à carrosses et à cordons rouges ou bleus n’est pas de la populace pour les journalistes dont nous parlons : c’est Monseigneur le Prince, Monseigneur le Duc ; enfin ce sont-là des gens comme il faut pour ces journalistes. Est-ce le peuple qui s’assemble pour prendre la Bastille, pour aller à Versailles sauver la France, pour teindre ses haillons de son sang en haine du despotisme et en faveur de la liberté ? Ah ! oui ; c’est celui-là sûrement que ces journalistes entendent désigner nominativement par le mot populace. Misérable ! il vous sied bien d’insulter ainsi un peuple de héros qui sacrifiait sa vie pour vous tandis que vous étiez tout tremblants. Allez et sachez désormais respecter le peuple qui a su conquérir sa liberté en trois jours de temps, après un esclavage et une oppression inouïe depuis cinq cent années. J’interpelle donc tous nos lecteurs, de nous dénoncer le journaliste qui osera profaner la majesté suprême du peuple français, en le désignant, quelque part que ce soit, ou dans quelque circonstance que ce puisse être, sous le nom de populace [1] ».
Publication de ce texte dans « Les Annales patriotique, du 30 décembre 1789.
Les préjugés demeurent pour beaucoup de « têtes biens pensantes », les révolutionnaires tentent de rétablir la vérité sur le peuple.
Il ne faut pas l’insulter par des termes dégradants. Peuple ne veut pas dire populace ! La majorité de la population a le droit à la considération de ceux qui se croît supérieur. Journalistes et « autres » se doivent de réfléchir.
Le peuple a pris la Bastille et en octobre il était là pour faire la différence ! Sans lui les autres ne sont rien et inversement ceux qui ont la chance d’écrire, de gouverner sont également indispensables, à la condition qu’ils restent modestes et prennent conscience des réalités : c’est-à-dire que le peuple et « les autres » sans union, ne sont riens contre le despotisme !
[1] Texte extrait de l’ouvrage de Gérard Walter « La Révolution française vue par ses journaux », édition Tardy, 1948.

