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Les gueux
Auteur : Bernard Vandeplas docteur en Histoire contemporaine
vendredi 10 avril 2026
Ah ! ces hommes, ces ombres d’hommes, ils sont tenaces et ils sont partout !
La ville demande à être nettoyée de ces éléments. La Révolution française a essayé de remédier au sujet, mais les pesanteurs de la société, malgré les bonnes intentions des révolutionnaires de l’An II n’ont pas eu le temps de remédier et de mettre en œuvre les solutions qu’ils préconisent.
Le pauvre ou le gueux reste pauvre et péjorativement un gueux.
Le gueux [1] est un texte qui me semble intéressant pour la période de la Révolution Française, car celui-ci aurait pu être écrit en 1789. Guy de Maupassant dénonce un monde cruel, parle du pauvre, du mendiant, qui n’est guère différent de celui du XVIII e siècle me semble t-il. La société des riches du XIX e, comme celle des nobles du XVIII e ne supporte pas les pauvres c’est-à-dire les gueux… les Misérables de Hugo.
Donnons la parole à Guy de Maupassant :
« Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité. A l’âge de 15 ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une voiture sur la grand-route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes, balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la hauteur des oreilles. Sa tête semblait enfoncée entre deux montagnes. Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du jour des morts, et baptisé, pour cette raison.
Nicolas Toussaint, élevé par charité,, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir bu quelques verres d’eau-de-vie offerts par le boulanger du village, histoire de rire, et, depuis lors, vagabond, il ne savait rien faire autre chose que tendre la main.
Dans les villages, on ne lui donnait guère : on le connaissait trop ; on était fatigué de lui depuis quarante ans qu’on le voyait promener de masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de bois. Il ne voulait point s’en aller cependant, parce qu’il ne connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois ou quatre hameaux où il avait traîné sa vis misérable. Il avait mis des frontières à sa mendicité et il n’aurait jamais passé les limites qu’il était accoutumé de ne point franchir.
Il ignorait si le monde s’étendait encore derrière les arbres qui avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le long de leurs fossés, lui criaient : Pourquoi qu’tu n’vas point dans l’s autre village, au lieu d’béquiller toujours par ci ?
Il ne répondait pas et s’éloignait, saisi d’une peur vague de l’inconnu d’une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou derrière les tas de cailloux.
Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil, il trouvait soudain une agilité singulière une agilité de monstre pour gagner quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à la façon d’une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit, invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns avec la terre.
Il n’avait pourtant jamais eu d’affaires avec eux. Mais il portait cela dans le sang, comme s’il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses parents qu’il n’avait point connus.
Il n’avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d’abri. Il dormait partout, il se glissait sous les granges ou dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours avant qu’on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour pénétrer dans les bâtiments ; et le maniement des béquilles ayant rendu ses bras d’une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa tournée des provisions suffisantes.
Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître personne, sans aimer personne, n’excitant chez les paysans qu’une sorte de mépris indifférent et d’hostilité résignée. On l’avait surnommé « Cloche », parce qu’il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi qu’une cloche entre ses portants.
Depuis deux jours, il n’avait point mangé. Personne ne lui donnait plus rien. Les paysannes, sur leurs portes, lui criaient de loin en le voyant venir : Veux-tu bien t’en aller manant ! V’là pas trois jours que j’tai donné un morciau d’pain !
Et il pivotait sur ses tuteurs et s’en allait à la maison voisine, où on le recevait de la même façon.
Les femmes déclaraient, d’une porte à l’autre : On n’peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l’année. Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours. Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes sans récolter un centime ou une vieille croûte. Il ne lui restait d’espoir qu’à Tournolles ; mais il lui fallait faire deux lieux sur la grand-route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre aussi vide que sa poche.
L’estropié allait lentement, déplaçant ses supports l’un après l’autre d’un effort pénible, en se calant sur sa jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d’une loque.
De temps en temps, il s’asseyait sur le fossé et se reposait quelques minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse. Il n’avait qu’une idée : manger, mais il ne savait par quel moyen.
Pendant trois heures, il peina sur le long chemin ; puis, quand il aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements.
Le premier paysan qu’il rencontra, et auquel il demanda l’aumône, lui répondit : Te r’voilà encore, vieille pratique ! Je s’rons donc jamais débarrassés de té ?
Et Cloche s’éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tournée, patient et obstiné. Il ne recueillit pas un sou.
Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu’il connaissait, il alla s’abattre au coin d’un fossé, le long de la cour de maître Chiquet. Et il resta longtemps immobile, torturé par a faim, mais trop brute pour bien pénétrer son insondable misère.
Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent glacé, l’aide mystérieuse qu’on espère toujours du ciel ou des hommes, sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la terre qui nourrit tous les êtres.
Cloche les regardait sans penser à rien ; puis il lui vint, plutôt au ventre que dans la tête, la sensation plutôt que l’idée qu’une de ces bêtes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort.
Le soupçon qu’il allait commettre un vol ne l’effleura pas. Il prit une pierre à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la lançant, la volaille la plus proche de lui. L’animal tomba sur le côté en remuant les ailes et Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des poules.
Comme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tête, il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fît lâcher ses bâtons et l’envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené, comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le corps de l’infirme, qui ne pouvait se défendre.
Les gens de la ferme arrivaient à leur tour qui se mirent avec le patron à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils ramassèrent et l’emportèrent, et l’enfermèrent dans le bûcher pendant qu’on allait chercher les gendarmes.
Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim demeura couché sur le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l’aurore. Il n’avait toujours pas mangé.
Vers midi, les gendarmes parurent et couvrirent la porte avec précaution s’attendant à une résistance, car maître Chiquet prétendait avoir été attaqué par le gueux et ne s’être défendu qu’à grand-peine.
Le brigadier cria : Allons, debout ! Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses pieux, il n’y parvint point. On crut à une feinte, à une ruse, à un mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant, l’empoignèrent et le plantèrent de force sur ses béquilles.
Le peur l’avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par des efforts surhumains, il réussit à rester debout.
En route ! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing : les hommes ricanaient, l’injuriant : on l’avait pris enfin ! Bon débarras.
Il s’éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l’énergie désespérée qu’il lui fallait pour se traîner encore jusqu’au soir, abruti, ne sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien comprendre.
Les gens qu’on rencontrait s’arrêtaient pour le voir passer, et les paysans murmuraient : C’est quéque voleux !
On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n’était jamais venu jusque-là. Il ne prononça pas un mot, n’ayant rien à dire, il ne comprenait plus rien. Depuis tant d’années d’ailleurs qu’il ne parlait à personne, il avait à peu près perdu l’usage de sa langue ; et sa pensée aussi était trop confuse pour se formuler par des paroles.
On l’enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas qu’il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu’au lendemain.
Mais, quand on vint pour l’interroger, au petit matin, on le trouva mort, sur le sol. Quelle surprise !
Maupassant demeure un modèle de lucidité, maître de sa pensée. Il implante de manière réaliste le récit que nous venons de lire dans le monde rural du XIX e siècle. Mais « le gueux » est un récit hors du temps, il aurait très bien pu être écrit à la fin du XVIII e siècle. En effet, les mendiants restent les mêmes, toute les époques jusqu’à aujourd’hui, ils sont sujets de rejet de la société bien pensante. Le pauvre dérange, ceux qui ne connaissent pas la misère. Cette misère est universelle, elle n’a pas disparue.
Un exemple caractéristique est développé par l’autrice Aminata Sow Fall dans son roman « La grève des battu. Cet exemple me semble pertinent, car l’autrice dénonce les travers des puissants et donne un visage aux éternels humbles, ici du Sénégal. Mais cette exemple aurait pu se situé ailleurs de part le monde. Les idées de la Révolution française sont universelles, cependant cette exemple pris au Sénégal nous montre que le chemin qu’il reste à faire est encore long.
Aminata Sow Fall écrit : « Ce matin encore le journal en a parlé ; ces mendiants, ces talibés, ces l »preux, ces diminués physiques, ces loques, constituent des encombrements humains. Il faut débarrasser la ville de ces hommes – ombres d’hommes plutôt – déchets humains, qui vous assaillent et vous agressent partout et n’importe quand. Au carrefours, c’est à souhaiter que les feux ne soient jamais rouges ! Mais une fois que l’on a franchi l’obstacle du feu on doit vaincre une nouvelle barrière pour se rendre à l’hôpital, forcer un barrage pour pouvoir aller travailler dans son bureau, se débattre afin de sortir de la banque, faire mille et un détours pour les éviter dans les marchés, enfin payer une rançon pour pénétrer dans la maison de Dieu. Ah ! ces hommes, ces ombres d’hommes, ils sont tenaces et ils sont partout ! La ville demande à être nettoyée de ces éléments. [2]
» Villes et campagnes peut importe, les mendiants sont des indésirables, au XVII e, XIX e siècle, en France ou ailleurs comme ici au XXI e siècle, les pauvres sont rejetés par la société bien pensante. Que faire pour faire évoluer les Hommes ?
La Révolution française a essayé de remédier au sujet, mais les pesanteurs de la société, malgré les bonnes intentions des révolutionnaires de l’An II n’ont pas eu le temps de remédier et de mettre en œuvre les solutions qu’ils préconisent. Le pauvre où le gueux reste pauvre et péjorativement un gueux. Les mentalités ont évolué avec la Révolution française, mais elles restent encore bloquées par ceux qui possèdent le plus. Maupassant dénonce un monde cruel qui semble figer, malgré une Révolution française qui à œuvrer pour les plus pauvres, et Aminata Sow Fall nous montre aujourd’hui, dans son ouvrage, que les pauvres sont des humains et que les riches, les puissants d’aujourd’hui, comme hier ne doivent pas avoir le comportement qu’ils ont. Car le pauvre, le mendiant peut nous dire : « Parce qu’on est des mendiants, on croit qu’on est des chiens ! On commence à en avoir assez ! [3] »
[1] Parue dans le journal « Le Gaulois », du 9 mars 1884. Maupassant, écrivain français, né en Seine Maritime en 1850 et décédé en 1893 à Paris. Il laisse une œuvre considérable de plus de 30 volumes de comtes et de nouvelles.
[2] Alinata Sow Fall, « La Grève des battu », édition le Serpent a plumes, Paris, 2001, pp. 11-12.
[3] Idem, p. 12

