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Deux importants manuscrits de Robespierre rédigés en 1793.
Un article important de Bruno Decriem, vice-président de l’ARBR
mercredi 15 avril 2026
Étonnamment dans l’avant-propos du tome XII des œuvres de Maximilien Robespierre éditées en 2022 on peut y lire ces précisions de publication : « De plus, le projet n’a jamais ambitionné l’édition de tous les actes du comité de Salut public rédigés de la main de Robespierre, ou simplement signés de lui, ni de toutes les pièces autographes conservées dans les papiers saisis en thermidor an II ». [1]
Ainsi les arrêtés et lettres officiels de Robespierre, membre du comité de Salut public, si fondamentaux pour l’étude de la Révolution en 1793-1794 ne sont pas prévus pour publication et sont renvoyés aux volumes du Recueil des actes du Comité de salut public d’Alphonse Aulard, datant du centenaire de la Révolution française, remarquables certes, mais volumineux, non-contextualisés et d’un maniement compliqué pour le non-spécialiste [2].
De sorte que notre ouvrage « Recueil des actes du Comité de Salut public signés de Robespierre » publié par l’A.R.B.R. en 1998 demeure le seul à ce jour à traiter du sujet, malgré certaines imperfections souvent dues aux balbutiements de l’informatique. [3]
Une publication actualisée plus moderne s’avèrerait pourtant indispensable permettant la bonne compréhension de la politique de Robespierre en ces temps de salut public, dont l’étude fut promise à de nombreuses polémiques ultérieures et à l’invention rétroactive de sa « légende noire ». [4]
On glose beaucoup sur l’an II finalement sans accès aux sources indispensables au travail de l’historien et de l’érudit curieux.
De même de nombreux manuscrits disparates de Robespierre sont conservés aux archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine. Ils n’ont jamais fait l’objet d’une publication intégrale et contextualisée.
Ces papiers « trouvés chez Robespierre » en thermidor an II sont pourtant d’une importance capitale.
L’un d’eux seulement a bénéficié récemment d’une intégration dans le tome XII des œuvres de Maximilien Robespierre « compléments-2 1778-1794 », à savoir le manuscrit de Robespierre sur « les chefs de la coalition ». [5]
En son temps Albert Mathiez avait également publié un article critique sur « Le carnet de Robespierre ». [6]
Mais les autres documents ? Dans leur intégralité, ils demeurent inédits.
Nous en publions ci-après deux, assez courts, mais d’une grande importance. Ils sont conservés aux archives nationales sous les cotes F7 44361 plaquette 4 pièces n° 177 et 178. A notre connaissance ils n’existent pas en iconographie dans les différents ouvrages. Nous avons pu en obtenir une version numérisée qui montre bien comment Robespierre couchait ses pensées politiques sur le papier ( avec sa petite écriture caractéristique et souvent de nombreuses ratures).
Leurs textes ont été publiés en intégralité en l’an III par Courtois dans les pièces justificatives de son ouvrage ( avec les numéros XLIII et XLIV). [7]
En 1828, ils ont été réédités dans les trois volumes des « Papiers inédits trouvés chez Robespierre...Supprimés ou omis par Courtois. » [8]
Mais depuis ce début du XIXe siècle, ces deux textes n’ont pas bénéficié d’une nouvelle publication intégrale. Certes plusieurs extraits parmi les plus significatifs sont très souvent repris dans les nombreuses biographies de Robespierre et autres histoires de la Révolution française, mais sortis de leur contexte.
Il ne nous a pas semblé inutile de les remettre à la lecture des internautes de notre site intéressés par l’œuvre de Robespierre et de la Révolution.
Ils sont non datés, mais par leur contenu on peut cependant avancer la date de leur écriture de juin 1793, juste après les journées des 31 mai et 2 juin 1793 consacrées à l’arrestation des députés brissotins les plus compromis. La pièce n° 178 fait directement référence à « l’insurrection actuelle. »
Par ces notes, et alors que la situation de la République française est dramatique (invasion étrangère par la coalition royaliste, déclenchement de révoltes fédéralistes en province, soulèvement de la Vendée), Robespierre fixe le cap de la Révolution et présente les mesures d’urgence à prendre afin d’en assurer son succès.
La pièce n° 177 se présente curieusement comme des questions-réponses ce qui permet à Robespierre d’expliquer le but de la Révolution, à savoir l’application de la nouvelle constitution.
Pourtant favorable à la liberté de la presse, Robespierre insiste désormais sur la proscription nécessaire des auteurs contre-révolutionnaires. Les libelles subventionnés à foison par l’ancien ministre de l’intérieur Roland contre les chefs de la Montagne durant l’automne 1792 ont montré leur propagande efficace et malfaisante. La diffusion de « bons écrits » est donc désormais une priorité pour éclairer le peuple.
Une politique volontariste de salut public doit être mise en œuvre avec « la punition des traîtres et des conspirateurs. » Une vigilance accrue des généraux des armées républicaines permettra seule de gagner la guerre.
Il faut noter une place importante attribuée aux subsistances indispensables à la vie quotidienne du peuple, menacée par la cupidité des riches.
Un extrait du texte très avancé socialement a certes été raturé par l’auteur, mais il présente par avance une analyse de lutte des classes marxiste. En raison des contradictions des classes ( définis ici comme le peuple contre les riches) et de l’impossibilité de les résoudre, Robespierre a peut-être préféré biffer cet extrait jugé trop pessimiste :
« Le peuple..... Quel autre obstacle y-a-t-il à l’instruction du peuple ? La misère.
Quand le peuple sera-t-il donc éclairé ? Quand il aura du pain, et que les riches et le gouvernement cesseront de soudoyer des plumes et des langues perfides pour le tromper ;
Lorsque leur intérêt sera confondu avec celui du peuple.
Quand leur intérêt sera-t-il confondu avec celui du peuple ? Jamais. »
La pièce n° 178 présente toute une série de décisions à prendre en urgence pour faire face aux dangers mortels courus par la République. Elle a été rédigée à la suite des journées des 31 mai et 2 juin 1793. Robespierre en tire une conséquence majeure, celle de l’indispensable union entre la majorité montagnarde de la Convention et les sans-culottes patriotes, garants de la victoire de la Révolution.
Cette alliance est primordiale afin d’instaurer une volonté républicaine victorieuse.
La guerre extérieure « étrangère » est comparée à une maladie mortelle, un véritable fléau.
Les divisions intérieures proviennent des bourgeois. On cite souvent cette célèbre phrase si judicieuse : « Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. »
le manuscrit justifie amplement l’arrestation des députés du côté droit, ceux des amis de Brissot, afin de pouvoir prendre enfin « les mesures nécessaires pour sauver la République » et « exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles ». Il se termine par quelques considérations sur la politique étrangère à mener et à la surveillance nécessaire du général Custine à la personnalité et au comportement plus qu’équivoques.
Notons que ces sages recommandations ( d’abord destinées à lui-même) sont écrites au moins un mois avant son entrée au Comité de Salut public le 27 juillet 1793.
C’est avec un plaisir non dissimulé que nous mettons à disposition de nos lecteurs le texte intégral de ces deux deux manuscrits de Robespierre dont on soulignera la clairvoyance, ainsi que la numérisation des originaux.
Pour visionner les documents joints :
Manuscrit de la main de Robespierre, archives nationales, F7 4436-1 plaquette 4 pièce 177 :
« Quel est le but ? L’exécution de la constitution en faveur du peuple.
Quels seront nos ennemis ? Les hommes vicieux et les riches.
Quels moyens emploieront-ils ? La calomnie et l’hypocrisie.
Quels causes peuvent favoriser l’emploi de ces moyens ? L’ignorance des sans-culottes.
Il faut donc éclairer le peuple. Mais quels sont les obstacles à l’instruction du peuple ?
Les écrivains mercenaires, qui l’égarent par des impostures journalières et impudentes.Que conclure de là ?
1° Qu’il faut proscrire les écrivains comme les plus dangereux ennemis de la patrie.
2° Qu’il faut répandre de bons écrits avec profusion.Quels sont les moyens de terminer la guerre étrangère ?
De mettre des généraux républicains à la tête de nos armées, et de punir ceux qui nous ont trahis.
Quels sont les moyens de terminer la guerre civile ?
De punir les traîtres et les conspirateurs (1), surtout les députés et les administrateurs coupables ; d’envoyer des troupes patriotes sous des chefs patriotes, pour réduire les aristocrates de Lyon, de Marseille, de Toulon, de la Vendée, du jura et de toutes les autres contrées où l’étendard de la rébellion et du royalisme a été arboré, et de faire des exemples terribles de tous les scélérats qui ont outragé la liberté et versé le sang des patriotes.1° Proscription des écrivains perfides et contre-révolutionnaires ; propagation de bons écrits.
2° Punition des traîtres et des conspirateurs, surtout des députés et des administrateurs coupables.
3° Nomination de généraux patriotes ; destitution et punition des autres.
4° Subsistances et lois populaires.
(1) A cet endroit du manuscrit on lit encore les phrases suivantes que Robespierre a raturées lui-même :« Le peuple..... Quel autre obstacle y-a-t-il à l’instruction du peuple ? La misère.
Quand le peuple sera-t-il donc éclairé ? Quand il aura du pain, et que les riches et le gouvernement cesseront de soudoyer des plumes et des langues perfides pour le tromper ;
Lorsque leur intérêt sera confondu avec celui du peuple.
Quand leur intérêt sera-t-il confondu avec celui du peuple ? Jamais. »
Manuscrit de la main de Robespierre, archives nationales, F7 4436-1 plaquette 4 pièce 178 :
« Il faut une volonté une.
Il faut qu’elle soit républicaine ou royaliste. Pour qu’elle soit républicaine, il faut des ministres républicains, des papiers républicains, des députés républicains, un gouvernement républicain.
La guerre étrangère est une maladie mortelle ( fléau mortel), tandis que le corps politique est malade de la révolution et de la division des volontés.
Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple.
Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois, et faire périr les défenseurs de la République sur l’échafaud. Ils ont triomphé à Marseille, à Bordeaux, à Lyon ; ils auraient triomphé à Paris, sans l’insurrection actuelle. Il faut que l’insurrection actuelle continue, jusqu’à ce que les mesures nécessaires pour sauver la République aient été prises. Il faut que le peuple s’allie à la Convention et que la Convention se serve du peuple.
Il faut que l’insurrection s’étende de proche en proche sur le même plan ;
Que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes.
Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer.
Il faut exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles.Si les députés sont renvoyés, la République est perdue ; ils continueront d’égarer les départements, tandis que leurs suppléants ne vaudront pas mieux.
Custine ; à surveiller par des commissaires nouveaux bien sûrs.
Les affaires étrangères. Alliance avec les petites puissances ; mais impossible, aussi long-temps que nous n’aurons point une volonté nationales. »
[1] Maximilien ROBESPIERRE, Œuvres tome XII, Compléments-2 1778-1794, Paris, 2022, Société des études robespierristes, 421 p.
[2] Alphonse AULARD, Recueil des actes du Comité de salut public avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire, Paris, Imprimerie nationale, 1889-1999, 28 volumes + 4 suppléments Bouloiseau + 4 volumes d’index,24 815 p.
[3] Bruno DECRIEM, Recueil des actes du Comité de Salut public signés de Robespierre, Arras, Les amis de Robespierre ( A.R.B.R.), 1998, 318 p.
[4] Marc BELLISSA et Yannick BOSC, Robespierre La fabrication d’un mythe, Paris, éditions Ellipse, 2013, 557 p.
[5] Maximilien ROBESPIERRE, op. cit., p. 339-345.
[6] Albert MATHIEZ, Études sur Robespierre, Paris, Messidor/éditions sociales, 1988, 270 p.p. 200-219, Le carnet de Robespierre.
[7] Rapport fait au nom de la commission chargée de l’examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par E. B. COURTOIS, député du département de l’Aube, dans la séance du 16 nivôse, an III de la République française une et indivisible, Paris, chez Maret, Libraire, an III de la République, 408 p.p. 180-181 Pièce justificative n° XLIII : « Espèce de catéchisme de Robespierre écrit de sa main. » p. 181-182 Pièce justificative n° XLIV : « Note essentielle écrite de la main de Robespierre. »
[8] Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-Just, Payan, etc. supprimés ou omis par Courtois précédés du rapport de ce député à la Convention nationale, 3 tomes, Genève, Mégariotis Reprints, 1978, 1225 p. (Réédition de l’édition de 1828 parue chez Baudouin frères, éditeurs) Tome second, p. 13-15 et 15-16.





