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Condillac et Mably : deux frères théoriciens d’une démocratie modérée

Par Edern de Barros : Maître de conférences en Histoire du droit.

samedi 6 décembre 2025

Edern de Barros

Frère du philosophe Condillac, Mably (1709–1785) est l’un des penseurs politiques majeurs du XVIIIe siècle. D’abord publiciste à la cour, il s’oriente dès les années 1750 vers une relecture critique de l’histoire de France à travers le prisme des institutions germaniques. Inspiré par Montesquieu, il voit dans les champs de mars mérovingiens et les champs de mai carolingiens l’origine d’une démocratie tempérée fondée sur la participation du peuple aux lois.

Présentation de la 4e de couverture :

« Condillac (1714-1780) et Mably (1709-1785) sont deux frères dont l’influence sur la Révolution française fut considérable. Figures majeures des Lumières, ils furent durablement séparés par l’historiographie depuis 1789. Condillac, associé aux Idéologues, serait le père du libéralisme français ; Mably, figure de la démocratie égalitaire, un précurseur du communisme. Cette étude déconstruit cette opposition et révèle leur républicanisme libéral commun. À la croisée du droit, de l’histoire et de la philosophie, l’ouvrage articule trois volets : une méthode empiriste fondée sur le lien entre droit naturel et histoire ; une théorie politique de la « démocratie tempérée » fondée sur la souveraineté populaire ; et une critique du « despotisme légal » des physiocrates, au nom d’une liberté économique républicaine. Appuyé sur une lecture comparée de leurs œuvres complètes, ce livre renouvelle en profondeur notre compréhension des Lumières. »

510 pages
Parution : 14 nov. 2025
ISBN : 978-2-36222-137-8
Éditeur : mare et martin
prix 45 euros

Pour faire connaissance avec Mably, philosophe des Lumières trop méconnu

Extrait :
"Je me suis ménagé des heures de retraite ; je me jette ensuite dans la société, et je profite de tout ce que j’entends pour m’affermir dans mes principes, ou pour faire de nouvelles réflexions sur la misère de notre raison et de nos passions, qui décident tour à tour de notre bonheur ou de notre malheur. Cela ne me suffit pas et vous n’imagineriez jamais le parti que j’ai pris pour faire une sorte de diversion à tout ce que j’entends dire et redire tous les jours sur le veto, la noblesse, la servitude, les juifs, les diétines, les diètes et les confédérations, par des gentilshommes qui ne sont jamais sortis de leur pays, et n’ont jamais songé à se comparer à quelque autre peuple, soit ancien, soit moderne, pour juger avec plus de justesse de leur gouvernement. Je me suis donc donné les airs de m’ériger en docteur, et d’ouvrir une école de droit naturel, de morale et même de politique, car tout cela ne forme qu’une même science : il faut que j’aie gagné cette maladie en traversant l’Allemagne. Nous nous rassemblons, à une heure réglée, deux ou trois la semaine ; nous lisons le traité de Locke sur le gouvernement civil ; je l’explique de mon mieux ; mais il faut l’avouer, on a d’abord eu beaucoup de peine à m’entendre. J’avois beau exposer , de la manière la plus claire plus simple, les droits de l’humanité et les principes sur lesquels la nature nous ordonne d’établir la société, au grand mépris du pouvoir que quelques philosophes attribuent à l’évidence, on ne manquoit jamais de m’opposer, comme autant de preuves sans réplique, les exemples de se qui se pratique tous les jours, et que l’habitude fait regarder avec un profond respect.
Dans une République où l’on en connoit que le despotisme et l’esclavage, il n’est pas facile en effet de faire entendre que tous les hommes ont des droits égaux, et qu’un gentilhomme qui a dans s a tête qu’il peur être roi, doit des égards à un malheureux paysan qui le fait vivre de son travail.
Autre mystère pour mes disciples. Comment les persuader qu’il ne faut pas confondre cette liberté généreuse qui élève et anoblit l’homme disciples.
Comment leur persuader qu il ne faut pas confondre cette liberté généreuse qui élève et anoblit l’homme, parce qu’elle le soumet aux lois de la nature, et celle qui n’est que l’ouvrage de sa vanité et de son avarice, le dégrade, l’avilit, le rend injuste et même le plus impitoyable de tous les animaux
Par des raisonnements simples, par des comparaisons sensibles et des faits connus de tout le monde, je tâche de remonter aux notions primitives de la société , et de faire voir les avantages qui en découlent nécessairement vérités, si la politique unit et lie tous les citoyens par un intérêt général et commun. Je suis obligé de revenir vingt fois sur les mêmes vérités, et de les présenter de vingt manières différentes, parce que je voudrois, pour ainsi dire, faire toucher du doigt et à l’œil, que tous ces droits, ces prétentions, ces chimères dont les grands sont si jaloux, et qui forment une barrière impénétrable entre eux et la vérité, ou plutôt la justice, n’ont été imaginées que par des passions insensées que la raison réprouve, et qui traînent après elles une foule de préjugés et de malheurs sans que nous nous en apercevions.
Vous savez, mon cher Cléante, que j’ai là-dessus d’assez bons argumens, et je suis à la fin parvenu à me faire entendre, mais on ne sent rien. L’esprit est convaincu ; mais le cœur révolté tient encore à ses erreurs, qui lui sont chères. C’est alors que mes disciples commencent à m’instruire moi-même ; leur silence, leur embarras, leur indifférence pour une vérité qui ne leur plaît pas deviennent une grande leçon pour moi. A combien de réflexions, ne me livrai-je pas sur les opérations de l’entendement humain, et sur sa paresse, s’il n’est pas excité par quelque passion ?
D’abord incapable de distinguer la vérité du mensonge, il adopte également toutes les idées vraies ou fausses que lui présente une bonne ou une mauvaise éducation. Il s’endort ensuite et croupit au milieu de ses préjugés, à moins que quelque heureux hasard ne le retire de son assoupissement ; mais après son réveil, quelle sera sa destinée ? Si une longue suite d’événements et de circonstances ne vient au secours de notre raison, et ne rompt ses entraves, peut-être qu’égarée pour toujours par les passions injustes qui gouvernent nos sociétés elle ne fera pour toute notre vie que nous conduire d’une erreur à l’autre."
L’abbé Mably,
Œuvres complètes tome XV, « Du cours et de la marche des passions dans la société » (pages 138 à 140 )