Accueil > Les Conférences de l’ARBR > Brigitte Dionnet : Quand des invisibles, les parisiennes pauvres, crèvent (…)

Version imprimable de cet article Version imprimable

Brigitte Dionnet : Quand des invisibles, les parisiennes pauvres, crèvent l’écran de l’histoire de la Révolution

Brigitte Dionnet était en conférence à Arras à l’Office Culturel le samedi 8 novembre 2025

lundi 8 décembre 2025

Brigitte Dionnet

Pour la revoir en ligne c’est ici
Invisibles, les parisiennes pauvres ne l’étaient pas pour leurs contemporains. Citoyennes avant d’être mères, elles n’en furent pas moins des citoyennes mères et des travailleuses. La double peine de leur genre et de leur situation sociale les amenèrent à déployer une « agentivité » porteuse de révolution en donnant un caractère singulier au processus révolutionnaire.
Pour commander son ouvrage cliquez ici, téléchargez et imprimez

Bon de commande

Voir la conférence en ligne cliquer sur l’image

À L’ÉOUTE ET AU DÉBAT AVEC
Brigitte DIONNET,
Docteure en Histoire contemporaine
thèse sous la direction de Pierre Serna
Paris I Panthéon-sorbonne

« Présentation de sa thèse »

La pauvreté ne concerne pas toutes les femmes à Paris entre 1789 et 1804, mais la situation des femmes à Paris est différente selon qu’elles soient pauvres ou non en termes de logement, santé, travail ou vie de famille. La double peine de leur genre et de leur situation sociale les amenèrent à déployer une « agentivité » porteuse de révolution en donnant un caractère singulier au processus révolutionnaire lui-même. Pauvreté et politique furent les deux composantes de leur intervention sur le cours de la Révolution, mais aussi de l’action des pouvoirs révolutionnaires à leur égard, qui furent de nature différente durant les quinze années en question. Ce fut le cas pour leur rapport à la maternité ou au travail. L’exercice de leur citoyenneté, et les rapports de force qu’elles purent créer en leur faveur, ou à leur détriment, furent significatifs des évolutions politiques révolutionnaires et des transformations apportées à la société française issue de l’Ancien Régime. Citoyennes avant d’être mères, elles n’en furent pas moins des citoyennes mères dont la réalité différait sensiblement de celle des femmes plus aisées. Travailleuses pour la plus grande partie d’entre elles leur rapport au travail et aux revendications qu’il a provoqué, fut au cœur de leurs interventions politiques et des réactions des autorités à leur égard, comme en ont témoigné les ouvrières des ateliers de filature parisiens. Le lien entre la situation et l’intervention des femmes concernées par le corpus étudié permet de porter un regard neuf sur les femmes et la Révolution Française.

Loi du 29 septembre 1793

Confrontés à la crise des subsistances, plus ou moins constante sous la Révolution, et à la hausse vertigineuse des prix provoquée par des spéculateurs alimentaires (pénurie par stockage avant revente) et de la dépréciation des assignats, les sans-culottes parisiens, emmenés par les Enragés et les Hébertistes, imposèrent à la Convention nationale une nouvelle loi, qui fixait également des maxima pour les prix de 39 articles, viande fraîche, viande salée, lard, beurre, huile douce, bétail, poisson salé, vin, eau-de-vie, vinaigre, cidre, bière, bois de chauffage, charbon, chandelle, huile à brûler, sel, soude, savon, potasse, sucre, miel, papier blanc, cuirs, fers, fonte, plomb, acier, cuivre, chanvre, lin, laines, étoffes de toile, matières premières nécessaires aux fabriques, sabots, souliers, colza, chou-rave et tabac et bloquait les salaires pour tenter de remédier à la disette qui sévit dans la France révolutionnaire assiégée.

Les « invisibles parisiennes pauvres » ont passionné l’assistance.

Ce samedi après-midi à Arras, L’ARBR accueillait en conférence Brigitte Dionnet qui nous a régalé d’une intervention historique captivante ; laquelle a permis à une quarantaine de participants présents dans la salle, ainsi qu’à sept personnes suivant l’événement en téléconférence, de plonger au cœur de la vie quotidienne des Invisibles de la Révolution française. La conférencière, récente docteure en Histoire moderne et contemporaine, a captivé l’assistance dans une ambiance chaleureuse et enrichissante. Tous ont pu découvrir des facettes méconnues de cette période tumultueuse, notamment la réalité quotidienne des femmes ouvrières, leurs conditions de vie difficiles et leurs luttes demeurées bien silencieuses et peu étudiées dans l’historiographie jusqu’à présent.
L’échange a été vivant et stimulant, renforçant notre compréhension de l’Histoire sous un angle souvent peu mis en lumière auparavant. Un rappel a été effectué à cette occasion par Brigitte Dionnet concernant le rapport entre le salaire journalier d’une ouvrière, lequel bien qu’ayant été revalorisé en 1794, ne suffisait pas à couvrir plus d’une livre de pain. En général, suivant la période ou la région, avec 10 sous ; une ouvrière pouvait acheter soit 5 livres de pain ( un peu plus de 2kg) 5 livres de beurre, 10 chandelles…
Ces moments de diffusion pour un large public des travaux récents de la recherche ont rappelé l’importance de donner une voix à celles qui, à travers les siècles, ont œuvré dans l’ombre pour façonner notre avenir. « Je ne suis pas loin de penser, mais là je sors de mon objectivité historique, nous confia la conférencière, qu’elles ont inspiré fortement et renforcé le mouvement sans-culotte. »
L’heure avançant, les échanges participants et la conférencière durent se terminer, laissant quelques questions en suspens, mais tous repartirent inspirés et sensibilisés à la richesse de cette période, en portant un regard plus empathique sur les sacrifices et les défis de celles et ceux qui ont contribué à écrire l’histoire.
Cette conférence fut l’occasion de célébrer la mémoire collective tout en poursuivant notre quête de connaissance et de compréhension et on ne peut qu’encourager les adhérents et non adhérents à l’ARBR à suivre et à participer aux conférences historiques que nous leur proposons.

Compte-rendu de Michel Benoit

L’avis de son directeur de thèse, Pierre Serna

Pour une histoire des femmes pauvres en révolution
Par Pierre Serna, historien, chercheur à l’institut d’histoire de la révolution française, IHMC

Le samedi 14 décembre 2024 a été soutenue à la Sorbonne une thèse dont le titre est « Politique et pauvreté des femmes à Paris, 1789-1804 ». À l’issue de quatre heures d’intenses échanges, Brigitte Dionnet a été déclarée docteure en histoire de l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne. L’auteure de cette thèse a vécu une longue complicité avec l’histoire de la Révolution française, en obtenant une maîtrise sous la direction d’Albert Soboul en 1976, concernant le « Mouvement populaire à Paris sous le premier Directoire ». Elle fut ensuite directrice d’un supplément pour le journal « l’Humanité », puis dirigea le service de communication de la ville de Colombes et devint adjointe au maire de cette commune. Fondatrice de l’association « Femmes et communistes : jalons pour une histoire », elle organisa un colloque en 2001 : « Femmes et communistes : histoire mouvementée, histoire en mouvement ». Par la suite, elle occupa les fonctions d’attachée parlementaire auprès de la députée Marie-George Buffet et fut au cœur de la machine législative, corédigeant des amendements, des propositions de lois, des discours, des notes. Elle est aujourd’hui conseillère municipale à La Courneuve.

C’est donc forte d’une expérience professionnelle, toujours mise au service des plus humbles, qu’en 2019 elle commença un doctorat sur les femmes pauvres, trop longtemps invisibilisées, de la période révolutionnaire. Il fallait retrouver dans des archives classées par des hommes, pour une histoire faite par des hommes, celles qui, fileuses, tisseuses, cardeuses, travaillant dans des conditions harassantes, tentaient de survivre avec des salaires de misère, vivant dans des conditions insalubres. Il fallait d’abord les retrouver et en faire un portrait collectif d’où pourraient surgir les destins individuels de ces femmes, soudain nommées, retrouvant une identité. Loin de construire une histoire de la victimisation de ces ouvrières, l’auteure démontre au contraire la capacité d’action de ces actrices de la Révolution, allant jusqu’à affirmer avec force : « Sans femmes pauvres, pas de Révolution. » Et le prouvant… par leur entrée fracassante avec la marche du 4 octobre qui change le cours de l’histoire en ramenant la famille royale à Paris, entre autres démonstrations « d’actrices de leur histoire et de l’histoire ».

Ce que montrent les manuscrits retrouvés n’est point seulement une prise de parole plaintive ou quémandeuse, mais bien au contraire la volonté pour ces femmes de reconquérir leur dignité par l’application de leurs droits. Leur pauvreté n’est pas honteuse et la société a le devoir de les aider, car elles font plus que leur part de travail, non pas parce que nombre d’entre elles sont mères, mais parce que fortes de cette double légitimité, elles affirment leur citoyenneté. À Paris, elles participent à la vie des sections, rédigent des pétitions, exigent que la loi soit appliquée. Leurs paroles rencontrent enfin un écho, bref, mais réel, durant l’été 1793, au moment où la constitution la plus démocratique fut écrite. La loi de bienfaisance nationale vient répondre à leurs aspirations en posant le principe des allocations familiales, de l’aide aux filles mères, et de l’aide aux plus pauvres, preuve d’un dialogue démocratique entre les humbles et leurs députés. L’État républicain reconnaît sa dette envers les pauvres. Un possible est advenu.

Il ne dure pas avec la reprise en main des coquins de Thermidor qui décident de casser la dynamique collective, de fermer les ateliers et contraindre les femmes de travailler chez elles pour bloquer leur action. Preuve qu’elles étaient devenues de vraies actrices de la politique que le pouvoir voulait faire taire. De façon magistrale, Brigitte Dionnet démontre que ces femmes, toujours exténuées par leur travail et leurs tâches multiples, n’étaient jamais fatiguées par leurs luttes politiques. Une leçon magistrale d’histoire et d’actualité.

In l’Humanité magazine du 20 décembre 2024

Voir en ligne : Voir la conférence en ligne