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Annie Duprat, les affaires d’état sont mes affaires de cœur
Deux notes de lecture : Claude Mazauric et Suzanne Levin
mardi 3 avril 2018
Claude Mazauric à propos de Rosalie Jullien
On croyait tout savoir de Rosalie Jullien. Epouse de Marc Antoine Jullien, député jacobin représentant de la Drôme à la Convention nationale, mère du jeune Jullien dit Jules, « secrétaire » « collaborateur parlementaire » dirions-nous de Robespierre en l’an II de la République, Rosalie Jullien qui n’était en rien une aventurière, « une amazone », moins encore une féministe avant la lettre comme Olympe de Gouges, ou une aristocrate libérée jouissant sans entraves. Non, elle fut une bourgeoise assez fortunée, instruite , vertueuse et fidèle, attentive à sa réputation, éducatrice éclairée de ses enfants, soutien indéfectible de son mari et de ses fils. Mais à la différence de tant d’épouses de statut social similaire, Rosalie se montre une femme politiquement avertie, incroyablement lucide, habile à s’informer, prudente et très organisée. En sorte que sa correspondance nous fait revivre avec une acuité exceptionnelle et du côté de la « société civile », ces temps d’espérance populaire. Annie Duprat est intervenue brillamment sur cette question lors de notre colloque « La République avant la République ».
Suzanne Levin à propos de Rosalie Jullien
À l’occasion de ce numéro thématique sur les femmes dans la Révolution française, il n’est pas inutile de rappeler l’édition encore récente d’une grande partie de la correspondance de Rosalie Ducrollay Jullien (1745-1824), qui constitue un témoignage précieux par une femme proche des Montagnards et de Robespierre en particulier. Issue de la bourgeoisie cultivée, mi-parisienne, mi provinciale, femme du député Jullien de la Drôme et mère du jeune agent du Comité de Salut public, Marc Antoine Jullien (dit de Paris), Rosalie Jullien nous livre à travers ses lettres (surtout à celui-ci), sa vision de la Révolution, ses réflexions politiques et sur des personnages qu’elle a côtoyés en plus de ses expériences quotidiennes.
Voici, par exemple, comment Rosalie a décrit Robespierre, qui venait de dîner chez elle avec son frère et sa sœur, le 10 février 1793 : « Il est propre à être chef de parti comme à prendre la lune avec les dents. Il est abstrait comme un penseur, il est sec comme un homme de cabinet mais il est doux comme un agneau et sombre comme Young. Je crois qu’il n’a pas notre tendre sensibilité et qu’il veut le bien de l’espèce humaine plus par justice que par amour. » (p. 23). Quelques mois plus tard, le 28 frimaire an II (18 déc. 1793), sa perspective semble pourtant avoir évolué lorsqu’elle écrit, à propos du Comité de Salut public, que « mon cœur, qui est ma boussole en tout, se complaît à sentir que quand des législateurs comme Couthon, Billaud, Lindet, Robespierre, etc., méditent quelque chose pour le bien, il n’en peut pas résulter autre chose que du bien si l’effet répond à la pureté des intentions » (p. 276). Elle affirme même un peu plus loin : « Je puis t’assurer que les discours de Robespierre ont ajouté mille fleurons à sa couronne civique et lui ont fait autant d’amis que d’admirateurs. » (p. 277), même si elle se croira obligée en thermidor de le renier pour défendre son fils, arrêté comme « robespierriste ».
On ne peut trop recommander la lecture de cette source remarquable, rendue accessible grâce à l’historienne Annie Duprat depuis 2016, même s’il est à regretter qu’une partie de cette correspondance reste encore inédite.
« Les affaires d’État sont mes affaires de cœur ». Lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat, postface par Jean Sauvageon, Paris, Belin, 2016, 556 p.

