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Saint-Just au Japon

A propos d’un courrier de Mme Kuniko Ohara

dimanche 8 novembre 2020

Présentation

Kuniko Ohara est une adhérente de longue date de l’ARBR. [1]
Elle habite le Japon, ce beau pays du soleil Levant ; et avec conviction, autant qu’elle le peut elle ne manque pas de faire connaître dans son pays la vie et l’œuvre de l’Incorruptible.
L’internet, notre site en particulier, nous permet de nous rapprocher et c’est toujours une réelle satisfaction de constater que nos amis éloignés s’intéressent de près la vie asociative.
Je ne puis résister à publier ici l’un de ses courriers que nous avions soumis à nos amis de l’Association « Saint-Just » [2] et l’aimable réponse que lui fait notre ami Michel Benoît [3], écrivain auteur de plusieurs ouvrages concernant Louis-Antoine Saint-Just [4].

Qu’il en soit ici remercié.

Le président,

La demande de Mme OHARA

Maintenant je lis le livre « La Conjuration du Neuf Thermidor » écrit par M. Gérard Walter, [5] et j’ai une question au sujet du texte du discours du 9 thermidor préparé par Saint-Just, qui n’a pas été fini, empêché par les thermidoriens.

Il s’agit du treizième paragraphe qui commence par : « Je suis donc résolu de fouler aux pieds toutes considérations lâches, … » A la fin de ce paragraphe, il écrit : « … ; mais certes ce serait quitter peu de chose qu’une vie dans laquelle il faudrait être ou le complice ou le témoin muet du mal ! » Je ne comprends ni la signification de cette phrase, ni ce que Saint-Just voulait dire.

Pourriez-vous m’expliquer cette phrase quand vous avez beaucoup de temps (quand vous aurez un peu de temps) ? J’attends votre réponse avec impatience, mais patiemment.

Tentative d’explication du président

Je crois avoir compris votre préoccupation. Vous butez sur ce que l’on appelle en grammaire française, un galliscisme, c’est-à-dire une formule difficilement traduisible in extenso dans une autre langue.

exemple : « ce serait bien d’effectuer un voyage au Japon » qui peut s’écrire : « il serait bien .... » ou le « il » est un pronom neutre qui ne renvoie à rien.
« Ce serait bien que la Révolution triomphe et que l’humain et la conservation de la planète soient une priorité. »
On pourrait écrire aussi : « C’est juste ce que vous dîtes ». Il s’agit ici de la forme « présent » de la formule au conditionnel « Ce serait juste ce que vous dîtes si ... »
La phrase que vous citez :« mais certes ce serait quitter peu de chose qu’une vie dans laquelle il faudrait être ou le complice ou le témoin muet du mal ! » Je vous l’écris à la forme »affirmative" : Quitter la vie dans laquelle ..... serait peu de chose.
Seconde formule : « quitter peu de chose ». Voyons une autre utilisation.
« J’ai juste dans mon bagage, un pull-over et une brosse à dents : c’est peu de chose. »Je vous offre en cadeau, une simple carte postale d’Arras. Je sais c’est peu de chose. "

Mme Kuniko Ohara

A dire vrai, Saint-Just explique, dans la langue française du XVIIIe qu’il maîtrise parfaitement, qu’il lui importe peu de mourir et qu’il ne veut pas trahir la cause pour laquelle il se bat. La vie ne mérite pas d’être vécue et la mort ne lui fait pas peur, il ne lui accorde pas d’importance, au point de la préférer plutôt que trahir. (être complice, ou simplement se taire devant les trahisons des anti-révolutionnaires. )
Il veut dire qu’il ne veut pas être le complice mais en même temps qu’il refuse de se taire devant « le mal » c’est-à-dire « la contre révolution et les agissements de ses ennemis. » Les « ou » ouvrent deux alternatives qui s’ajoutent : ne pas être complice et ne pas se taire ; problème de mathématique des ensembles : c’est l’un ou l’autre ou les deux. Aujourd’hui, nous enlevons le premier « ou » ; ce qui est une erreur grammaticale et logique.


La réponse de Michel Benoît

« ...mais certes ce serait quitter peu de chose qu’une vie dans laquelle il faudrait être ou le complice ou le témoin muet du mal ! »

M. Michel Benoît, écrivain

Avant toute interprétation, il s’agit de savoir objectivement qui était Louis Antoine Saint-Just. Depuis ses premières interventions à la Convention nationale, dont la plus célèbre est celle concernant le jugement de Louis XVI où il déclarait : « Pour moi, je ne vois point de milieu : cet homme doit régner ou mourir », Saint Just s’est toujours présenté comme un homme qui ne faisait aucune concession sur ses choix politiques. On le voit avec cette déclaration, Saint-Just n’est pas l’homme des compromis. C’est un penseur d’actes et un homme d’actions. Ces traits de caractère viennent de ses héritages familiaux : les Robinot, une famille maternelle de juristes, d’intellectuels et sa famille paternel dont son père, capitaine de cavalerie et décoré de l’ordre de Saint Louis.

Il tergiversera toute sa vie entre ces deux principes.

Pour Saint-Just la vie n’a pas d’intérêt s’il faut abandonner ses idéaux ou composer avec ses ennemis politiques. Collaborer avec ses ennemis politique ou capituler en abandonnant ses idéaux pour survivre est impensable. Ceci équivaudrait pour lui à enlever toute consistance et tous sens à l’existence. C’est en cela qu’il rejoint Maximilien Robespierre lorsque ce dernier déclare le 26 juillet 1794 : « Je suis fais pour combattre le crime et non pour le gouverner. » Saint-Just dans ses institutions va encore plus loin, au-delà de la vie, quand il écrit :

« Je méprise cette poussière qui me compose et qui vous parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! Mais je défie qu’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux. »

Cette phrase est l’aveu de son impuissance à faire accepter sa politique par la Convention. Pour lui, la bataille est déjà perdue puisqu’il compare sa vie à un amas de poussière qui compose son enveloppe charnelle et qu’il laisse pour seul héritage ses pensées qu’il souhaite faire perdurer « dans les siècles » à venir.

On le voit bien, la diplomatie n’est pas vraiment la qualité première de Saint-Just si elle le fut un temps d’ailleurs. C’est en cela qu’il devait constater son premier désaccord avec Robespierre.

Pouvait-il avoir deux discours : l’un pour la diplomatie, l’autre pour les troupes de soldats engagés dans des batailles toutes plus sanglantes les unes que les autres ? N’était-ce pas les trahir, se déjuger ?

Pouvait-il exhorter les armées à se battre en leur démontrant qu’il n’y avait qu’une issue pour la République et la paix ; la victoire ?

C’est de ces pensées qu’il nourrissait la République à chaque instant et qu’il forgeait les esprits. Telles étaient ses réflexions, son état de pensée, l’objet de sa discorde avec Maximilien Robespierre.

Saint-Just aux Armées

On peut aussi imaginer que cette phrase écrite dans son discours du 9 thermidor est adressée à certains conventionnels qui auraient voulu temporiser ses positions prises envers Robespierre, qu’il soutiendra officiellement jusqu’à ses derniers instants.

On sait qu’il quitta le Comité de Salut Public dans la nuit du 8 au 9 thermidor, chargé d’écrire un rapport au nom du même Comité en promettant à ses membres de leurs présenter avant lecture à la tribune de l’assemblée. Or, il ne le fit pas et vint seul, en son nom, lire ce rapport qui n’avait pas été validé par les membres du Comité.

On sait aussi que son rapport fut écrit également en empruntant des notes d’information confiées par Robespierre.

On ne sait pas ce que fit Saint-Just cette nuit là. Certes Saint-Just écrivit son rapport, mais on ne sait pas ce qu’il fit d’autre. On prétend qu’il monta à cheval… Que voulait-il dire par devenir « le témoin muet du mal » ? Aurait-il été approché par certains députés pour rester à l’écart de cette « mise à mort » que fut la journée du 9 thermidor ? C’est une possibilité, mais c’était bien mal connaître cet homme qui se serait bien passé de la légalité pour faire triompher ses idéaux et pour qui seule un plan militairement étudié pouvait encore sauver la République. Saint-Just était-il à cet instant un Bonaparte avant l’heure ?

Le moment n’était pas encore venu pour tous d’accepter, de souhaiter ou de laisser faire un coup d’Etat comme celui qui aura lieu quelques années plus tard le 18 brumaire. Et puis, Louis Antoine Saint-Just est et restera partagé entre cet héritage qui lui colle à la peau, son comportement de penseur d’actes et d’homme d’actions qui le fera pencher vers la légalité que prône Robespierre, même si il est convaincu qu’elle le mènera à sa perte.

Michel Benoit [6]

http://www.amis-robespierre.org/Saint-Just-La-Liberte-ou-la-Mort

http://www.amis-robespierre.org/250-ieme-anniversaire-de-la

https://associationsaint-just.jimdo.com/


Voir en ligne : « La Visite de Robespierre » par Mme Ohara


[3D’Entre les morts. Une pièce de Michel Benoit avec la participation de Pascal Tédes. Pièce dramatique en un acte. Création pour les cérémonies de commémoration du 250° anniversaire de la naissance de Louis-Antoine de Saint-Just. Juin 2017

[4Saint-Just : apogée d’un silence : dernier regard ; suivi de Sept portraits de Nivernais sous la Révolution préface de Bernard Vinot, agrégé de l’université, docteur en histoire. Éditions Dominque Guéniot, 2003 (ISBN 2-87825-255-1)