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Portrait de Robespierre : Robespierre vu par Lamartine

mardi 5 septembre 2017

ROBESPIERRE VU PAR ALPHONSE DE LAMARTINE
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C’est dans son « HISTOIRE DES GIRONDINS » publiée en 1847, que Lamartine [1] trace ce portrait assez peu flatteur de Robespierre à qui il accorde une large place dans son ouvrage.

Dans l’ombre encore, et derrière les chefs de l’Assemblée nationale, un homme, presque inconnu, commençait à se mouvoir, agité d’une pensée inquiète qui semblait lui interdire le silence et le repos ; il tentait en toute occasion la parole et s’attaquait indifféremment à tous les orateurs, même à Mirabeau. Précipité de la tribune, il remontait le lendemain ; humilié par les sarcasmes, étouffé par les murmures, désavoué par les partis, disparaissant entre les grands athlètes qui fixaient l’attention publique, il était sans cesse vaincu, jamais lassé.

On eût dit qu’un génie intime et prophétique lui révélait d’avance la vanité de tous ces talents, la toute puissance de la volonté et de la patience, et qu’une voix entendue de lui seule lui disait dans l’âme : « ces hommes qui te méprisent t’appartiennent ; tous les détours de cette Révolution qui ne veut pas te voir viendront aboutir à toi, car tu t’es placé sur sa route comme l’inévitable excès auquel aboutit toute impulsion ! » Cet homme, c’était Robespierre.

Il y a des abîmes qu’on n’ose pas sonder et des caractères qu’on ne veut pas approfondir, de peur d’y trouver trop de ténèbres et trop d’horreur ; mais l’histoire qui a l’œil impassible du temps, ne doit pas s’arrêter à ces terreurs, elle doit comprendre ce qu’elle se charge de raconter. Maximilien Robespierre était né à Arras d’une famille pauvre, honnête et respectée ; son père, mort en Allemagne, était d’origine anglaise. Cela explique ce qu’il y avait de puritain dans cette nature. L’évêque d’Arras avait fait les frais de son éducation. Le jeune Robespierre s’était distingué, au collège Louis le Grand, par une vie studieuse et par des mœurs austères.

Les lettres et le barreau partageaient son temps. La philosophie de Jean-Jacques Rousseau avait pénétré profondément son intelligence ; cette philosophie, en tombant dans une volonté active, n’était pas restée lettre morte : elle était devenue en lui un dogme, une foi, un fanatisme. Dans l’âme forte d’un sectaire toute conviction devient

secte. Robespierre était le Calvin de la politique ; il couvait dans l’obscurité la pensée confuse de la rénovation du monde social et du monde religieux, comme un rêve qui obsédait inutilement sa jeunesse, quand la Révolution vint lui offrir ce que la destinée offre toujours à ceux qui épient sa marche, l’occasion. Il la saisit. Il fut nommé député du tiers aux états généraux. Seul peut-être de tous ces hommes qui ouvraient à Versailles la première scène de ce drame immense, il entrevoyait le dénouement.

Comme l’âme humaine, dont les philosophes ignorent le siège dans le corps humain, la pensée de tout un peuple repose quelque fois dans l’individu le plus ignoré d’une vaste foule. Il ne faut mépriser personne, car le doigt de la destinée marque dans l’âme et non sur le front. Robespierre n’avait rien, ni dans la naissance, ni dans le génie, ni dans l’extérieur, qui le désignât à l’attention des hommes. Aucun éclat n’était sorti de lui ; son pâle talent n’avait rayonné que dans le barreau et dans les académies de province. Quelques discours verbeux, remplis d’une philosophie sans muscles et presque pastorale ; quelques poésies froides et affectées avaient inutilement affiché son nom dans l’insignifiance des recueils littéraires du temps ; il était plus qu’inconnu, il était médiocre et dédaigné. Ses traits n’avaient rien de ce qui fait arrêter le regard, quand il flotte sur une grande assemblée ; rien n’était écrit en caractères physiques sur cette puissance toute intérieure : il était le dernier mot de la Révolution mais personne ne pouvait le lire.

Robespierre [2] était petit de taille ; ses membres étaient grêles et anguleux, sa démarche saccadée, ses attitudes affectées, ses gestes sans harmonie et sans grâce ; sa voix un peu aigre, cherchait des inflexions oratoires et ne trouvait que la fatigue et la monotonie ; son front était assez beau, mais petit et bombé au-dessus des tempes, comme si la masse et le mouvement embarrassé de ses pensées l’avaient élargi à force d’efforts ; ses yeux, très voilés par les paupières et très aigus aux extrémités, s’enfonçaient profondément dans les cavités de leurs orbites ; ils lançaient un éclair bleuâtre assez doux, mais vague et flottant comme un reflet de l’acier frappé par la lumière ; son nez, droit et petit, était fortement tiré par les 1 narines relevées et trop ouvertes ; sa bouche était grande, ses lèvres minces et contractées désagréablement aux deux coins, son menton court et pointu, son teint d’un jaune livide, comme celui d’un malade ou d’un homme consumé de veilles et de méditations. L’expression habituelle de ce visage était une sérénité superficielle sur un fond grave, et un sourire indécis entre le sarcasme et la grâce. Il y avait de la douceur, mais une douceur sinistre.

Ce qui dominait dans l’ensemble de sa physionomie, c’était la prodigieuse et continuelle tension du front, des yeux, de la bouche, de tous les muscles de la face. On voyait en l’observant que tous les traits de son visage, comme tout le travail de son âme, convergeaient sans distinction sur un seul point, avec une telle puissance qu’il n’y avait aucune déperdition de volonté dans ce caractère, et qu’il semblait voir d’avance ce qu’il voulait accomplir, comme si l’eût eu déjà en réalité sous les yeux.

Tel était alors l’homme qui devait absorber en lui tous les hommes et en faire ses victimes après en avoir fait ses instruments. Il n’était d’aucun parti mais de tous les partis qui servaient tour à tour son idéal de la Révolution. C’était sa force, car les partis s’arrêtaient, lui ne s’arrêtait pas. Il plaçait cet idéal commun comme un but en avant de chaque mouvement révolutionnaire ; il marchait avec ceux qui voulaient l’atteindre ; puis quand le but était dépassé, il se plaçait plus loin et y marchait encore avec d’autres hommes, en continuant sans jamais dévier, sans s’arrêter, sans jamais reculer. La Révolution, décimée dans sa route, devait inévitablement se résumer un jour dans une seule expression. Il voulait que ce fût lui. Il se l’était incorporée toute entière, principes, pensées, passions, colères, il la forçait ainsi de s’incorporer un jour en lui. Ce jour était loin.

L’incorruptible n°76

2e trimestre 2011

[1Le poète Alphonse de Lamartine joua un rôle politique important. Député dès 1933, passé du royalisme au républicanisme, il fut ministre des affaires étrangères dans le gouvernement provisoire de la République en 1848. Il signa le décret d’abolition de l’esclavage le 27 avril 1848.

[2Né (à Mâcon) en 1790, Lamartine n ’a pu avoir de souve­nirs de Robespierre. On ignore d’où il tient ce portrait physique minutieux qu ’il fait de Robespierre.