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Opinion de Marat sur la nuit du 4 août 1789

vendredi 31 mars 2017

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Portrait de Marat, l’Ami du Peuple

On assiste durant l’été 1789 à la débâcle de l’Ancien Régime. En effet, à Paris, le 14 juillet, l’effervescence est à son comble. On brûle des barrières d’octroi, on pille des boulangeries [1] et surtout on se dirige vers les armureries, au Jardin du Palais Royal, dès de 12 juillet, un jeune avocat, Camille Desmoulins harangue la foule qui accueille toutes les rumeurs, on parle de complot aristocratique. Une bousculade au jardin des Tuileries, provoquée par une charge des dragons allemands, met le feu aux poudres. Le 13 juillet, on sonne le tocsin. Le 14 juillet, la foule veut s’armer face au rassemblement de troupes qui a lieu à l’extérieur de Paris : elle trouve alors, des fusils aux Invalides, et se précipite à la Bastille pour en chercher de la poudre absente ou presque des Invalides. La Bastille est prise au bout de plusieurs assauts. Les conséquences sont dès lors incalculables et surprenantes.

Le 14 juillet, choc de plusieurs peurs (peur bourgeoise de la banqueroute, peur populaire de la disette et de l’armée, peur de l’armée devant l’insurrection etc…). Très vite, la prise de la prise de la Bastille donne à l’événement du 14 juillet, en France, comme à l’étranger, une valeur symbolique. La chute de la Bastille représente l’avènement de la liberté. En Province, dans la deuxième quinzaine de juillet, toutes les villes vont, comme Paris, créer des municipalités élues et des Gardes nationales.

Un mouvement profond et confus, bien connu depuis l’étude de Georges Lefebvre « La Grande peur de 1789 » gagne les campagnes. Pour la France paysanne, 1789 restera « l’année de la peur ». Nulle trace de brigands, mais les paysans reportent leurs colères sur les châteaux, les pillent et surtout brûlent les archives des seigneurs. Dans cette révolte du monde paysan, l’Ancien Régime s’écroule.

À Versailles, dans la nuit du 4 août : l’Assemblée, dont bien des membres sont propriétaires, s’inquiète et comprend qu’il faut arrêter cette « jacquerie ». Sur la motion du vicomte de Noailles et du duc d’Aiguillon, on vote d’enthousiasme la fin des privilèges. Les décrets des 5-11 août n’abolissent que les servitudes personnelles, les corvées, les droits de chasse et de colombier, si haïs des paysans. Les droits réels pesant sur la terre, ne sont déclarés que rachetables. La féodalité n’est donc qu’en partie abolie. Il faudra attendre les décrets de 1792 et 1793 pour que les campagnes soient totalement libérées. Mais cet acte reste fondamental, car l’Ancien Régime s’effondre et une nouvelle France apparaît. Partout, le pouvoir des Intendants et des officiers royaux s’écroule. Partout, des corps élus prennent en main le pays. Le 4 août « fonde un ordre politique nouveau [2]. »

Mais on peut dire que les concessions de la nuit du 4 août n’eurent sur la paysannerie qu’une influence réduite dans le temps. Des espaces ruraux, par exemple dans le département du Cantal, montrent assez rapidement, une montée des refus qui est due par une législation équivoque émanant des grandes déclarations de principe de la nuit du 4 août. Dès les débuts de l’été 1790, les potences et les « mais » qualifiés par le directoire départemental de « … monument d’horreur dressés par des rebelles à la loi… », réapparurent dans certaines vallées de la région d’Aurillac et le procureur syndic du département écrit : « La misère des habitants et la surcharge des impôts empêchent les rachats des droits féodaux… ». Une agitation paysanne, épisodique se poursuivra en 1791 et 1792 [3].

La relecture de Marat nous montre la lucidité de celui-ci. Mais il ne faut pas croire qu’il est le seul. Une partie des révolutionnaires du monde rural n’est pas dupe (Jean Baptiste Lacoste, J.B. Milhaud etc… du département du Cantal deviendront les leaders Montagnards du département).

L’opinion de Marat peint à mon avis, une partie de l’opinion de la population parisienne, celle qui devait faire bientôt les journées des 5 et 6 octobre 1789.

Dans son journal, Marat écrit : « Gardons-nous d’outrager la vertu, mais ne soyons pas dupes de personne. Si c’est la bienfaisance qui dictait ces sacrifices, il faut convenir qu’elle a attendu un peu tard à élever la voix. Quoi ! c’est à la lueur des flammes de leurs châteaux incendiés, qu’ils ont la grandeur d’âme de renoncer au privilège de tenir dans les fers des hommes qui ont recouvré leur liberté les armes à la main ! c’est à la vue du supplice des déprédateurs, des concussionnaires, des satellites du despotisme, qu’ils ont la générosité de renoncer aux dîmes seigneuriales, et de ne plus exiger des malheureux qui ont à peine de quoi vivre ! C’est à la vue des noms des proscrits, et à la vue du sort qui les attend, qu’ils nous accordent le bienfait d’abolir les garennes, qu’ils nous permettent de ne pas nous laisser dévorer par les animaux…

Presque tous ces privilèges particuliers tombent nécessairement par la promulgation des lois générales qui doivent les révoquer ; pourquoi donc en avoir fait l’objet d’autant d’arrêtés particuliers, Ne nous laissons pas éblouir par du clinquant ; et en dépit des médailles, des fêtes, des Te Deum, proposés pour célébrer ces grands sacrifices, sachons les apprécier. »

Marat pense certainement à une manipulation des privilégiés qui est vraisemblable, mais cette nuit du 4 août 1789 n’est-elle pas le passage obligé des possédants pour un rétablissement du calme ?

Je conclurai en empruntant à Michel Vovelle ses mots : « La déception la plus lourde affecte les paysans : marché de dupes, penseront-ils, que cette abolition qui se solde par un rachat onéreux, voire impraticable. Mais la pratique commence à corriger l’inachèvement du nouveau droit et dès lors se dessine un mouvement de refus collectif d’acquitter les prestations anciennes.

Quelles que soient les limites de sa portée, la nuit du 4 août conserve une importance majeure dans le déroulement de la Révolution et plus largement dans l’histoire de la France moderne [4] ».

Bernard Vandeplas,

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La Nuit du 4 août 1789, gravure de Isidore Stanislas Helman

[1Même si le pillage de boulangeries est anecdotique, il reste un fait incontestable.

[2HIRSCH (Jean-Pierre), La nuit du 4 août , éd. Folio histoire, Paris, 2013. (Première édition 1978).

[3VANDEPLAS (Bernard), Le département du Cantal : étude politique, économique et sociale 1789-1852, thèse de doctorat, Paris X.

[4VOVELLE (Michel). La Chute de la monarchie 1787-1792, Paris, édition du Seuil, 1972.