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Napoléon au village : acquis et équivoques.

Un conférence de Jean-Pierre JESSENNE, professeur d’Histoire des universités.

mercredi 28 novembre 2018

Napoléon au village : acquis et équivoques

Le résumé de la conférence donnée par Jean-Pierre Jessenne le 6 octobre dernier [1]

’La France, livrée à l’anarchie, [….] semblait chercher un homme pour la sauver. […]D’une commune voix on reconnut en lui le sauveur futur du pays […].’ [A. Hugo, 1837]. Lui désigne bien sûr Napoléon Bonaparte. A ce leitmotiv du sauveur qui semble s’imposer au temps du retour des cendres, on pourrait opposer l’image de l’ogre engloutissant le pouvoir et l’Europe dans la guerre toujours recommencée. Ces visions très contrastées ont en commun de peu tenir compte de l’opinion effective des citoyens, en particulier des ruraux. Pourtant en 1800, ils constituent plus de 80% des quelque 29 millions de Français (frontières de 1815), aux deux tiers paysans. Que reste-t-il sous le Consulat et l’Empire des acquis révolutionnaires pour ces villageois si décisifs dans la Révolution ? Peut-on les basculer d’un bloc dans la célébration d’un Napoléon des villages ?

Entre acquis révolutionnaires et permanences, Il est indéniable que la majorité des ruraux sont attachés à de grands acquis révolutionnaires comme la liberté des personnes, l’abolition du système seigneurial, la reconnaissance au moins de principe, de la pleine propriété de la terre, etc. Au-delà, il est des changements non négligeables, par exemple la liberté des échanges intérieurs ou les nouveaux droits de chasse et pêche. En pratique, ces changements réels s’accompagnent du maintien d’usages comme certaines jouissances collectives de la terre rendues possibles par le Code civil (vaine pâture, communaux). Plus largement la transformation de l’économie et de la société rurales s’avère relative. La faible modification des techniques se solde par une croissance agricole juste parallèle à celle de la population et la persistance des crises de subsistance. D’ailleurs, malgré l’accès d’un plus grand nombre de Français à la propriété foncière, l’hétérogénéité de la paysannerie demeure, avec une forte minorité de grands exploitants et une quasi majorité de dépendants (paysans parcellaires, journaliers, mendiants….). Autre effet équivoque du régime : le retour à l’ordre souvent porté à son actif ; s’il est vrai que les actes les plus spectaculaires comme le brigandage ou les incendies volontaires sont réduits sous le Consulat, la délinquance ordinaire (vols, divagations de bétail, etc.) demeure.

Le même diagnostic mitigé peut être établi à propos de l’implantation du régime consulaire puis impérial au village, car les équivoques sont nombreuses. Sans revenir sur le succès de Brumaire moins évident que prétendu, on peut s’interroger sur la compatibilité d’un prestige né de la guerre avec l’aspiration à la paix, sur celle du projet de terminer la Révolution avec les tendances inégalitaires ou autocratiques croissantes manifestées par le sacre ou le rétablissement d’une noblesse. Au village est aussi sensible la possible contradiction entre la centralisation consulaire, l’héritage territorial de la révolution et la vitalité des communautés. En fait, cet exemple montre que le régime sait aussi trouver des accommodements qui contribuent à l’acceptation du système : certes les préfets contrôlent, les maires sont nommés et non plus élus, mais le rétablissement de la commune comme premier maillon de l’Etat correspond bien aux aspirations villageoises ; de même le choix des maires est effectué avec soin pour créer un réseau de petits notables bien acceptés. Ainsi bon nombre d’affaires peuvent se régler localement. On pourrait observer un processus proche en matière religieuse avec le Concordat de 1801. Alors faut-il, comme Pierre Larousse dans son Dictionnaire en 1861, conclure que « Si la grande Révolution fit du paysan français un homme libre [...], les paysans oublièrent vite que la Révolution les avaient émancipés ; ils ne tardèrent pas à s’enthousiasmer pour ce funeste guerrier ». Encore faudrait-il mieux connaître dans ses nuances, cette opinion rurale.

La difficulté est de trouver des expressions crédibles de cette opinion. Divers documents plus ou moins fiables peuvent être exploités : des rapports d’agents du gouvernement aux lettres de soldats en passant par la diffusion d’institutions significatives comme l’état civil, le cadastre… Il est plus satisfaisant encore de trouver des écrits paysans, livres de raison ou journaux personnels, évidemment rares. L’étude de quatre exemples montre une tendance commune : le silence gardé par les auteurs sur les affaires publiques, amorcé dès 1793 en contraste avec la période 1788-92, s’accentue au moins jusqu’en 1812. On peut s’interroger sur ce silence : permanence de la peur d’exprimer publiquement des opinions dans un régime autoritaire ? Approbation et effet du modus vivendi collectivités villageoises / Etat ? La tendance à l’acceptation domine certainement tant que la vie des villages n’est pas directement affectée, en revanche la rapidité et la profondeur du retournement, vers 1810-1812, montre la relativité de l’enracinement.

Alors que la conjoncture économique s’assombrit à partir de 1811, la dégradation de l’implantation rurale du régime se manifeste jusqu’aux communes avec la « dépaysannisation » du recrutement des maires au profit de nobles, avec la hausse des impôts ou la reprise difficile de l’aliénation des communaux. Mais le pire est certainement le mécontentement provoqué par les exigences de plus en plus lourdes de la conscription. En 1813, les refus se multiplient, des regroupements d’insoumis se forment et provoquent des troubles graves, par exemple dans le Béthunois.

On constate alors dans les écrits paysans un regain marqué des allusions aux événements généraux et notamment à la guerre. Ces allusions hésitent entre la peur de l’occupant, la perplexité sur le retour de Louis XVIII aux côtés de la coalition européenne, l’espoir du retour à la paix et une pointe de regret de la grandeur napoléonienne. Ces Images décidément paradoxales de Napoléon au village préparent les mémoires contrastées de l’Empire.

JP. Jessenne, professeur émérite d’histoire, Université de Lille

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[1les références détaillées se trouvent dans ses deux travaux principaux sur l’Empire : JP. Jessenne et alii (dir.) ’L’Empire napoléonien, une expérience européenne ?’, A. Colin, 2014 ou encore ’Communautés, communes rurales et pouvoirs dans l’Etat napoléonien’ in Voies nouvelles pour l’histoire du Premier Empire (dir. N. Petiteau, Boutique de l’histoire, 2003 ).