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Lequinio face à Robespierre.

Un article de Bruno Decriem

mardi 16 juin 2020

LEQUINIO FACE A ROBESPIERRE.
Un Montagnard précurseur.

Né à Sarzeau en 1755, Joseph-Marie Lequinio est élu député du Morbihan à la Législative puis à la Convention. Homme de loi mais aussi agriculteur, ses écrits et prises de position témoignent d’une fibre sociale, et même féministe, particulièrement avancée. Il est « sensible à la misère, à l’analphabétisation de la paysannerie bretonne ». (1)

Il semble que ce soit lui, qui, le premier, lors des débats du début de la Législative le 27 octobre 1791 consacrés aux mesures à prendre contre les prêtres réfractaires évoqua la Montagne : « Citoyens français, vous nous avez honorés de votre confiance, et votre estime nous a portés sur le haut de la montagne d’où nos regards s’étendent sur tout le royaume... » (2) Des « murmures » accompagnèrent ses paroles.

Sous la Convention, le Montagnard Lequinio est envoyé en mission en Charente-Inférieure et en Vendée avec Laignelot entre septembre 1793 et mars 1794. Durant cette période dramatique de guerre civile en « Vendée », comme d’autres représentants en mission, il prend des mesures énergiques afin de réprimer et vaincre les contre-révolutionnaires. Son action à Fontenay, chef-lieu de la Vendée a souvent été critiquée et dénoncée. (3)

Mais ce sont ses actions de déchristianisation qui vont le distinguer. A Saintes, le 1er nivôse an II-21 décembre 1793, il ordonne l’ « interdiction de prêcher et d’écrire pour favoriser quelque culte ou opinion religieuse que ce puisse être ». (4) Un ouvrage antérieur évoquait déjà les préférences athées de ce « Citoyen du Globe » : « Les préjugés détruits  »

Cependant cette vague déchristianisatrice de l’automne 1793 impulsée et relayée par les représentants en mission irritait le Comité de Salut public et particulièrement Robespierre. (5)

Lequinio fut vertement tancé : « Ton expérience aurait dû te rappeler qu’en matière de culte la persécution ne tend qu’à donner au fanatisme une énergie plus terrible, parce que les annales des peuples attestent toutes cette vérité désastreuse. Le calvaire conduisit le Christ au Capitole. » (6)

Pire, la politique de persécution religieuse était désormais perçue à Paris comme responsable de la continuité de la « guerre de Vendée ».

« Les tyrans et les prêtres font cause commune ; c’est par le martyre qu’ils espèrent opérer la contre-révolution ; c’est en faisant fermer les temples qu’ils espèrent recruter les camps de la Vendée ». (7)

Mis ainsi en cause Lequinio défendit sa politique avec une certaine habileté : « La liberté des cultes est celle de les exercer, et non celle de les faire exercer par la force de la magie et d’une éloquence perfide. […] Laissez donc le peuple pratiquer la religion qu’il voudra, mais empêchez les fourbes de le violenter et de le séduire ». (8)

C’était reconnaître la liberté des cultes décrétée par la Convention le 16 frimaire tout en continuant à pourchasser le clergé sacerdotal. Lequinio rentra à Paris en germinal au moment où le Comité de Salut public abattait les factions Hébertiste et Dantoniste.

« Il est grand dans ses idées politiques et morales ». ( Lequinio sur le rapport de Robespierre, 18 floréal an II-7 mai 1794)

Le 12 germinal an II-1er avril 1794, Lequinio rend au Comité de Salut public un mémoire qui atteste de l’échec de la répression en Vendée par les « Colonnes infernales » de Turreau et présente plusieurs préconisations assez contradictoires qui oscillent entre plus grande répression et pacification, afin de ramener la paix dans les zones insurgées. La situation politique était délicate. La veille, Danton venait d’être arrêté et Robespierre avait réduit au silence ses partisans à la Convention. (9)

Le 18 floréal-7 mai 1794, Robespierre présente à la Convention son grand discours « sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, et sur les fêtes nationales ». Le soir, au Club des Jacobins, présidé par Lebas, Lequinio intervient chaleureusement en faveur de cette nouvelle politique d’une manière obséquieuse à l’égard de Robespierre. Il parle d’une « journée sublime ! » « Un des plus beaux rapports qui aient jamais été faits à la tribune de la Convention lui a été présenté dans la séance de ce jour par Robespierre. Il a été applaudi à chaque phrase ; nous aurions voulu l’applaudir toutes les fois qu’il imprimait dans nos âmes des sentiments élevés et dignes de la liberté ». (10) Sur proposition de Lequinio Robespierre relit son rapport dans l’enthousiasme général des Jacobins avec « de fréquentes acclamations, et par les démonstrations les plus vives des sentiments qu’il leur fait éprouver ». (11)

Cependant, pour certains Jacobins, cette conversion subite de Lequinio au robespierrisme apparaît opportuniste et suspecte. Le lendemain, le député de Corrèze Jacques Brival dénonça aux Jacobins l’hypocrisie et les contradictions de Lequinio célébrant « la sublimité des principes de Robespierre » (12) alors que, dans deux ouvrages, « Le Bonheur » et « Les Préjugés détruits » « Lequinio s’efforce de prouver qu’il n’existe point d’Être Suprême, et qu’après la mort de l’homme tout est détruit ». (13) Brival a beau être interrompu par des murmures, la Société déclarer qu’elle n’exigeait aucune justification de la part de Lequinio, l’ordre du jour décidé, il n’empêche, Lequinio ne put se justifier à la tribune, et, accusé d’athéisme, il était désormais sur la sellette.

Visiblement apeuré, Lequinio revient sur ces accusations le 26 floréal-15 mai 1794. Il se justifia en affirmant que si l’on trouvait « quelques erreurs » dans son livre sur les Préjugés « il les désavouerait et les brûlerait de sa propre main ». (14) Il fut pathétique, affirmant même que son ouvrage contenait « une page consacrée à l’honneur de l’Être Suprême » (15) et qu’il préparait une quatrième édition de son livre, visiblement expurgée de « ses erreurs ».

Entaché d’athéisme, aux abois, Lequinio fut sauvé … par Robespierre lui-même, qui prit la parole ensuite. Nul doute que l’inquiétude devait être extrême chez Lequinio. (16)

Dès ses premiers mots, Robespierre le sortit de l’abîme : « Ceux qui connaissent l’opinant ne doutent pas de son patriotisme. Ce ne sont pas ses ouvrages qui pourront nous en faire douter ». (17)

Puis, Robespierre établit une distinction importante entre les principes publics et la liberté individuelle de pensée de chaque homme. « Lorsque nous avons développé les principes immortels qui servent de base à la morale, nous en avons parlé en hommes publics et sous le rapport de l’intérêt sacré de la liberté. Mais la Convention a-t-elle voulu descendre dans la pensée de chaque particulier ? A-t-elle prétendu se mêler de leurs opinions individuelles ? Non ». (18)

Lequinio était sauvé, mais par la seule intervention de Robespierre. Peut-être s’estimait-il en sursis, uniquement protégé par le bon vouloir d’un homme. Cette situation était humiliante. C’est peut-être cela qui explique l’acharnement personnel de Lequinio contre Robespierre, mais après le 9 thermidor évidemment !

« Je voudrais me procurer des renseignements sur la naissance, la famille, les mœurs et la vie privée des deux Robespierre ». ( Lequinio à Lenglet, 13 thermidor an II-31 juillet 1794) (19)

Copie de la lettre de Lequinio au maire d’Arras, 13 thermidor an II- 31 juillet 1794

Très rapidement après le 9 thermidor Lequinio adressa une demande de renseignements très précis sur Robespierre à Étienne Lenglet, agent national de la commune d’Arras. Il fut déçu de la réponse, car, au-delà des « lieux communs » sur l’ « envie démesurée de dominer » (20), Lenglet lui répondit le 16 thermidor-3 août 1794 : « Quant aux mœurs de ces deux individus, je ne les connaissais point dépravés ». (21) Il ajouta une anecdote finale attendrissante et décalée sur la jeunesse de Maximilien : « J’ai su d’une citoyenne d’Arras qui fréquentait la maison des père et mère des Robespierre qu’ils avaient fait apprendre de la dentelle à Maximilien, leur fils, et qu’il en faisait très-bien à l’âge de cinq à six ans ». (22) Lequinio en fut pour ses frais.

Le 18 thermidor-5 août 1794, lors des débats pour l’élaboration d’une adresse du club des Jacobins aux Sociétés affiliées afin d’expliquer la chute des robespierristes, Lequinio revint longuement sur l’ascendant de Robespierre qui l’avait, disait-il, fait taire : « Je vous le demande à tous, citoyens : depuis plusieurs mois, était-il possible d’élever la voix à cette tribune contre le tyran ? Non. Ses belles paroles mensongères, ses mines étudiées et artificieuses,nous avaient tous séduits ; elles nous avaient séduits, parce que nous apportions ici des cœurs purs, parce qu’il n’est toujours que trop facile aux hypocrites raffinés de faire croire à la sincérité de leurs sentiments, en affectant le langage du patriotisme et de la vertu, dans le temps même où leurs âmes cadavéreuses semblent ne respirer que pour les crimes de l’amour-propre, de l’orgueil et de l’ambition ». (23)

En octobre 1794 Lequinio publia un ouvrage qui eut un certain retentissement dans la période thermidorienne de l’an III : « Guerre de la Vendée et des Chouans ». (24) Il y reprenait son mémoire de germinal tout en l’enrichissant de réflexions politiques nouvelles. Désormais, Robespierre était présenté comme le responsable de tous les abus de la Révolution. « Il fût l’âme de toutes ces horreurs, le souffle invisible qui inspire sans conseiller, détermine sans exhorter, et fait exécuter aux autres ses propres desseins ». (25) « Robespierre voulait arriver au trône ; il fallait qu’il régnât ; […] Sur des monceaux de cadavres, il établirait son trône ; il aimerait mieux régner sur des ossements que de ne pas régner ». (26)

Lequinio reprend les poncifs de la « légende noire » thermidorienne de Robespierre : roi, dictateur, sanguinaire, etc. (27), mais il semble en faire une affaire personnelle, comme si la surenchère effaçait sa conduite passée de floréal an II. « Robespierre fût connu pour un ambitieux, possédé de l’amour de la gloire, et singeant toutes les vertus pour y arriver ». (28)

Son attitude extrême contre le « scélérat Robespierre » (29) ne l’empêche pas d’être inquiété puis arrêté. Finalement Amnistié, Lequinio demeure un « Montagnard isolé », à l’écart des dernières luttes de l’an III. Il continue ensuite une carrière politique effacée sous le Directoire, resté « néo-jacobin », obtient un poste aux États-Unis, mais rentre en France en 1806, pour mourir à Sarzeau en 1814.

Intellectuel révolutionnaire intéressant, Montagnard prononcé, missionnaire plongé dans la fournaise de la Vendée, figure de la déchristianisation, son affrontement contre Robespierre fut posthume, le face-à-face lui étant, à l’évidence, trop défavorable !
Bruno DECRIEM (Mars 2020) (A.R.B.R.)

NOTES :

1 : Albert Soboul, Dictionnaire historique de la Révolution française, Paris, Presses Universitaires de France, 1989. P. 667-669 : Lequinio Joseph Maris par Françoise Brunel.
2 : Archives Parlementaires, tome XXXIV-34, p. 441.
3 : Joseph Lequinio, Guerre de la Vendée et des Chouans, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques, 2012, édition critique établie et présentée par Jean Artarit.
4 : Françoise Brunel, op. cit.
5 : Michel Vovelle, La Révolution contre l’Église De la Raison à l’Être Suprême, Paris, Éditions Complexe, 1988.
6 : Alphonse Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public avec la correspondance des représentants en mission, et le registre du Conseil exécutif provisoire, Paris, Imprimerie Nationale, 1889-1999, tome X, p. 11-12.
7 : Ibid.
8 : Op. cit., tome X, p. 341-344.
9 : Joseph Lequinio, op. cit.
10 : Alphonse Aulard, Histoire des jacobins de Paris, Paris, 1897, tome VI, p. 114. 18 floréal an II-7 mai 1794.
11 : Ibid.
12 : Op. cit., p. 116-117. 19 floréal an II-8 mai 1794.
13 : Ibid.
14 : Op. cit., p. 135. 26 floréal an II-15 mai 1794.
15 : Ibid.
16 : Sur la peur sous l’an II : Michel Biard et Marisa Linton, Terreur ! La Révolution française face à ses démons, Paris, Armand Colin, 2020.
17 : Œuvres de Maximilien Robespierre, Paris, Presses Universitaires de France, 1967, tome X, p. 468.
18 : Ibid.
19 : Copie de la lettre de Lequinio au maire d’Arras, 13 thermidor an II- 31 juillet 1794 en fac-similé dans : Archives Départementales du Pas-de-Calais, 4 J 168.
20 : Réponse de Lenglet le jeune à Lequinio, 16 thermidor an II- 3 août 1794 dans :
J.A. Paris, La jeunesse de Robespierre et la convocation des États-Généraux en Artois, Arras, 1870, Appendice III.
21 : Ibid.
22 : Ibid.
23 : Alphonse Aulard, Histoire des Jacobins, op. cit. p. 320-321. 18 thermidor an II-5 août 1794.
24 : Lequinio, Guerre de la Vendée et des Chouans, Mémoires publiés en l’an III ( Fac-Similé), Les éditions du Bocage, 1995.
25 : Joseph Lequinio, op. cit., p. 153.
26 : Ibid.
27 : Marc Belissa et Yannick Bosc, Robespierre La fabrication d’un mythe, Paris, Ellipses, 2013.
28 : Joseph Lequinio, op. cit., p. 152.
29 : Alphonse Aulard, Histoire des Jacobins, op. cit., p. 320-321.
30 : Françoise Brunel, op. cit.