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Le nez de Robespierre, c’est la clé de sa portraiture

(Robespierre’s Nose : Key to his portraiture)

dimanche 16 septembre 2018, par Marianne Gilchrist

Le profil de Robespierre est fort caractéristique : son physionotrace, dessiné par Fouquet et gravé par Chrétien, est la clé de l’identification et de l’évaluation de son iconographie.
(Robespierre’s profile is very distinctive : his physionotrace, by Fouquet and Chrétien, is key to identifying and evaluating his iconography.)

En français

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Appareil du Physionotrace
Dessin par Edmé Quenedey (BnF, Est.Dc 65b pet.fol)
Domaine public, Wikimedia Commons

Au milieu du XVIIIe siècle, il y a eu une démocratisation de la portraiture avec la mode de « l’ombre » ou du « profil », peint sur papier, plâtre ou verre, ou découpé dans du papier, de l’ombre projetée par le profil du modèle. Cette méthode fut surnommée la « silhouette », à cause de la politique d’austérité du ministre des Finances Étienne de Silhouette, pour payer la guerre de Sept Ans : une silhouette n’a pas coûté cher. C’était associé aussi à la légende charmante de Pline de la jeune corinthienne qui a tracé l’ombre de son amant sur le mur. Mais l’image produite était noire et manquait généralement de détails, même si des reflets y étaient ajoutés.

Vers 1786, un nouveau raffinement a été ajouté à la technique. Gilles-Louis Chrétien (1754-1811), violoncelliste à l’orchestre de la cour à Versailles, a développé le « physionotrace », un pantographe, pour tracer le profil comme une image positive sur papier fin. Plus de détails peuvent être ajoutés au crayon ou au pastel, et le portrait monté sur un support plus ferme. Ce dessin est appelé le grand trait. Avec une aiguille, le pantographe également transfère l’image sur une plaque de cuivre plus petite, pour produire des gravures : « Le portrait grandeur nature, appelé ’grand trait’ coûte six livres, pour 15 livres, on obtient douze épreuves du portrait réduit et gravé, enfin il en coûte trois livres pour chaque gravure coloriée. » [1]

Le physionotrace s’est rapidement imposé dans la société parisienne. Chrétien travaillait avec Edmé Quenedey (1756-1830), et puis avec Jean-Baptiste Fouquet (1761-99). Certains des grands traits de l’atelier de Fouquet et Chrétien étaient colorés au pastel. La gravure est renversée et plus petite du grand trait, parfois avec des légères simplifications d’une cravate ou d’une coiffure compliquée. La taille réduite des gravures accentue aussi les cils, comme si le modèle portait du mascara !

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Robespierre : physionotrace, 1792
Gravure par Gilles-Louis Chrétien (publié en Buffenoir, Les portraits de Robespierre) ; grand trait dessiné par Jean-Baptiste Fouquet (musée du Château de Versailles, Inv. Dess. 857)
Domaine public, Wikimedia Commons

En 1792, un jeune conventionnel a visité l’atelier de Fouquet et Chrétien au Cloître Saint-Honoré pour une séance de portrait. Maximilien Marie Isidore Robespierre habitait tout près, à la rue Saint-Honoré, chez le menuisier Maurice Duplay. Le grand trait de Robespierre, aujourd’hui dans la collection du Château de Versailles (Inv. Dess. 857), est dessiné au crayon, avec des reflets en pastel blanc, sur papier rose. [2] Les dimensions sont typiques des grands traits de cet atelier : 44 x 39 cm, bien qu’il ait pu être légèrement taillé, perdant ainsi peut-être la signature de Fouquet. (Un grand trait d’un inconnu, vendu par Estampes Mas, est signé derrière la tête.) La gravure porte le texte : « L’incorruptible Robespierre – Député à l’Ass. blée Nati.ale constituante  » et « Dess. p. Fouquet. gr. p. Chrétien inv. du physionotrace Cloître St Honoré à Paris en 1792  ».

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Le profil de Robespierre
Trois gravures et le buste par Deseine.
Domaine public/l’auteur

Le profil de Robespierre est fort caractéristique : son nez est pointu, légèrement retroussé au bout. Ses portraits gravés accentuent cet aspect à des degrés divers. On le voit aussi dans le buste en terre cuite sculpté par Claude-André Deseine en 1791 (Musée de la Révolution Française à Vizille ; copie en plâtre à la Conciergerie à Paris).

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’Grands traits’ de Robespierre et d’un député inconnu du Tiers État
Le grand trait de l’inconnu (à droit) est publié souvent comme un portrait de Robespierre.
(Musée du Château de Versailles, Inv. Dess. 857 et 1068)
Domaine public, Wikimedia Commons/WikiGallery

Un autre physionotrace à Versailles (Inv. Dess. 1068), probablement un grand trait aussi dessiné par Fouquet, et admirablement coloré en pastel, représente Robespierre sur les couvertures des biographies par Ruth Scurr et Jean-Clément Martin – mais ce n’est pas lui ! La technique du physionotrace – un tracé direct du profil du modèle – rend impossible la représentation d’une même personne sur ces deux images : les profils ne correspondent pas, les formes du nez et de la mâchoire sont differents. Cet homme est probablement un autre député du Tiers État – mais qui ? Si on trouverait la gravure correspondante, on découvrirait peut-être son vrai identité.

Le prétendu « masque mortuaire » de Robespierre, utilisé par Philippe Froesch pour sa « reconstruction scientifique », est certainement faux. Quand on compare le profil du masque avec le physionotrace de Robespierre, c’est clair qu’ils ne peuvent pas être le même homme. Il y a une certaine ressemblance superficielle de l’avant - bien que le visage du masque soit encore un peu trop court et trop large – mais encore les profils ne correspondent pas. Les nez sont trop différents (celui du masque est trop court et trop droit, sans le bout pointu), et le visage du masque est plus fortement marquée par la variole. (Quelques marques comparables sont visibles dans le grand trait de Robespierre, mais la distribution est différente et elles sont plus légères, parce qu’il était jeune enfant quand il a souffri de cette maladie.)

Aussi, dix-sept heures après avoir reçu une balle dans la mâchoire, le visage de Robespierre a été déformé cruellement par un gonflement et des contusions. Ses ennemis n’avaient aucun désir de créer un culte des martyrs : ils ont enterré lui et ses amis sous la chaux vive aux Errancis – sans masque, sans monument. Dans ses mémoires, Marie Tussaud, qui prétendait avoir moulé le masque de la tête coupée de Robespierre, se trompe (ou ment) sur le site d’inhumation : elle prétend que il a été enterré à la Madeleine. C’est probablement un masque d’un inconnu vivant. Elle a inventé l’histoire pour des raisons commerciales, pour promouvoir son cabinet de portraits en cire. Son public s’attendait à un masque mortuaire de Robespierre, alors elle leur a donné ce qu’ils voulaient.

In English

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Appareil du Physionotrace
Dessin par Edmé Quenedey (BnF, Est.Dc 65b pet.fol)
Domaine public, Wikimedia Commons

In the mid-18C, there was a democratisation of portraiture with the fashion for « shades » or « profiles », painted on paper, plaster or glass, or cut from paper, of the shadow cast by the model’s profile. This method was nicknamed the « silhouette », because of the austerity policy of Finance Minister Étienne de Silhouette, to pay for the Seven Years’ War : a silhouette did not cost much. It was also associated with the charming Pliny legend of the Corinthian girl who traced her lover’s shadow on the wall. But the image produced was black and generally lacked detail, even if highlights were added.

Around 1786, a new refinement was added to the technique. Gilles-Louis Chrétien (1754-1811), a cellist in the court orchestra at Versailles, developed the « physionotrace », a pantograph, to draw a profile as a positive image on thin paper. More detail could be added with pencil or pastel, and the portrait mounted on a firmer backing. This drawing is called the grand trait. With a needle, the pantograph also transfers the image to a smaller copper plate to produce engravings : « The life-size portrait, called the grand trait cost 6 livres ; for 15 livres, you could get a dozen small engraved prints of the portrait, and it cost 3 livres for each engraving to be coloured. »(1)

The physionotrace quickly caught on in Parisian society. Chrétien worked with Edmé Quenedey (1756-1830), and then Jean-Baptiste Fouquet (1761-99). Some of the grands traits from the studio of Fouquet and Chrétien were coloured in pastel. The engraving is a smaller mirror-image of the grand trait, sometimes with slight simplifications of a complicated cravat or hairstyle. The reduced size of the engravings also accentuates the eyelashes, as if the model were wearing mascara !

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Robespierre : physionotrace, 1792
Gravure par Gilles-Louis Chrétien (publié en Buffenoir, Les portraits de Robespierre) ; grand trait dessiné par Jean-Baptiste Fouquet (musée du Château de Versailles, Inv. Dess. 857)
Domaine public, Wikimedia Commons

In 1792, a young Conventionnel visited Fouquet and Chrétien’s studio at the Cloître Saint-Honoré for a portrait-sitting. Maximilien Marie Isidore Robespierre lived nearby, on the Rue Saint-Honoré in the house of the cabinetmaker Maurice Duplay. Robespierre’s grand trait, now in the collection of the Château de Versailles (Inv. Dess. 857), is drawn in pencil, with white pastel highlights, on pink paper.(2) The dimensions are typical of the grands traits from this studio : 44 x 39 cm, although it may have been slightly trimmed, perhaps losing Fouquet’s signature (A grand trait of an unknown man, sold by Estampes Mas, is signed behind the head.) The engraving bears the text : « The incorruptible Robespierre - Deputy at the constituent National Assembly » and « Drawn by Fouquet, engraved by Chrétien, inventor of the physionotrace Cloître St Honoré in Paris in 1792 ».

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Le profil de Robespierre
Trois gravures et le buste par Deseine.
Domaine public/l’auteur

Robespierre’s profile is very distinctive : his nose is pointed, slightly upturned at the tip. His engraved portraits accentuate this aspect to varying degrees. It can also be seen in the terracotta bust sculpted by Claude-André Deseine in 1791 (Musée de la Révolution Française in Vizille ; plaster copy at the Conciergerie in Paris).

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’Grands traits’ de Robespierre et d’un député inconnu du Tiers État
Le grand trait de l’inconnu (à droit) est publié souvent comme un portrait de Robespierre.
(Musée du Château de Versailles, Inv. Dess. 857 et 1068)
Domaine public, Wikimedia Commons/WikiGallery

Another physionotrace at Versailles (Inv. Dess. 1068), probably also a grand trait drawn by Fouquet, and finely coloured in pastel, represents Robespierre on the covers of Ruth Scurr and Jean-Clément Martin’s biographies - but it is not him ! The physionotrace technique – a tracing direct from the model’s profile – makes it impossible for these two images to represent the same person : the profiles do not match, the shapes of the nose and jaw are different. This man is probably another deputy of the Third Estate – but who ? If we could find the corresponding engraving, we might discover his true identity.

The alleged « death mask » of Robespierre, used by Philippe Froesch for his « scientific reconstruction », is certainly false. When we compare the profile of the mask with Robespierre’s physionotrace, it is clear that they cannot be the same man. There is a certain superficial resemblance from the front - although the face of the mask is still a little too short and wide – but again the profiles do not match. The noses are too different (the mask nose is too short and straight, without the pointed tip), and the face of the mask is more heavily scarred by smallpox. (Comparable scars are visible in Robespierre’s grand trait, but the distribution is different and they are fainter, because he was a young child when he had the disease.)

Also, seventeen hours after being shot in the jaw, Robespierre’s face was cruelly deformed by swelling and bruising. His enemies had no desire to create a martyr cult : they buried him and his friends under quicklime in Les Errancis - without mask or monument. In her memoirs, Marie Tussaud, who claimed to have moulded the mask from Robespierre’s severed head, makes a mistake (or lies) about the burial site : she claims he was buried at the Madeleine. It is probably an unknown man’s life-mask. She invented the story for commercial reasons, to promote her waxwork exhibition. Her audience expected a death-mask of Robespierre, so she gave them what they wanted.

Voir aussi :
Marianne M Gilchrist MA Hons PhD FSA (Scot)
(historienne et historienne de l’art)

Voir en ligne : YouTube : Une démonstration du physionotrace


[2Catherine Todd a identifié ce dessin convaincamment comme le grand trait par Fouquet sur son blog « ‪Rodama ».
(Catherine Todd has convincingly identified this drawing as Fouquet’s grand trait on her blog « ‪Rodama ».)