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La portraiture révolutionnaire : l’usage du physionotrace.

La conférence de Mme Gilchrist

mardi 28 mai 2019

Pour avoir une idée de l’ambiance :


La conférence :

Le nez de Robespierre :
le physionotrace et la portraiture révolutionnaire

1- Bonsoir, citoyens, citoyennes – concitoyens, concitoyennes ! Je regrette, mais je ne suis pas si courante en français que je souhaitais, mais j’espère que vous me pardonnez. Ce soir, je voudrais partager des exemples du physionotrace et leur importance dans l’iconographie de Maximilien Robespierre. Son profil est fort caractéristique, son nez pointu, légèrement retroussé. Si nous avons un portrait tiré directement de son profil dans la vie, peut-on évaluer l’identité d’autres images appelées « Robespierre » ?

2- Mais pour commencer – Qu’est-ce que le physionotrace ? – En 1786, Jean-Baptiste Régnault peint Lorigine de la peinture - l’histoire de Pline de la jeune corinthienne qui a tracé le profil de son amant sur le mur. Les « silhouettes », peintes ou découpées du papier, étaient à la mode, mais la même année, une nouvelle invention a augmenté leur réalisme.

3- Gilles-Louis Chrétien, violoncelliste à l’orchestre royal, a inventé le physionotrace, pour dessiner un profil comme image positive sur papier fin. Le Bulletin de l’Histoire de l’Art Français annonce :
« Monsieur Chrétien, musicien de la chapelle du Roi, vient d’imaginer un instrument par le secours duquel on fait un portrait suivant une grandeur donnée, de profil ou de ¾, en 3 ou 4 minutes, sans savoir dessiner. » Le prix de cette machine n’excède pas 24 livres ’. On voit ici en temps réel la création d’un profil très simple, mais un peintre expert des miniatures pouvait créer des images fort réalistes.

Comment utiliser le physionotrace ?

4- Le client achète un grand trait et des gravures réduites et inversées. ’Le portrait grandeur nature, appelé « grand trait », coûte six livres. Pour 15 livres, on obtient douze épreuves du portrait réduit et gravé. Enfin, il en coûte trois livres pour chaque gravure coloriée. Ce portrait de Thomas Jefferson, fait par l’artiste émigré Charles Févret de Saint-Mémin, montre les étapes de la production d’un physionotrace.
* Le grand trait en crayon ou pastel.
* Avec une aiguille, le pantographe transcrit l’image sur une petite plaque de cuivre.
* La gravure.

5- Chrétien travaille à la cour avec un peintre des miniatures, Edmé Quenedey : voici les portraits du dauphin Louis-Joseph et de Jean-Sylvain Bailly. Mais en décembre 1789, Quenedey ouvre son propre atelier. Puis, Chrétien travaille avec Jean-Baptiste Fouquet.

6- Il y avait plusieurs ateliers de physionotrace à Paris à l’époque révolutionnaire, les plus importants ceux de Fouquet et Chrétien (au Cloître Saint-Honoré - non loin du logement de Robespierre) et de Quenedey, mais autres artistes ont adopté l’instrument aussi.

7- Voici le grand trait, coloré au pastel, de Jacques-Pierre Brissot, par Fouquet, et la gravure par Chrétien.

8- Fouquet et Chrétien ont dessiné des physionotraces aussi de bustes et de masques mortuaires, comme leur portrait de Mirabeau. Le grand trait, à Versailles, est attribué erronément à Michel-Honoré Bounieu, mais c’est pourtant clairement la même image de la gravure, mais inversée.

9- Le physionotrace de Jean-Paul Marat est dessiné de son masque mortuaire moulé, par Claude-André Deseine, le sculpteur jacobin sourd-muet (qui nous rencontrons un peu plus tard). « L’Ami du Peuple » est plus soigné que d’habitude.

10- La chanteuse et femme politique Anne Théroigne de Méricourt est représentée en l’habit masculin, aux cheveux courts, Lazare Carnot en uniforme militaire, avec un col brodé.

11- Michel Le Pelletier de Saint-Fargeau est aussi représenté d’après son masque mortuaire. La gravure face à la même direction du grand trait parce qu’elle a été ’rectifiée’ par Pierre-Claude Gautherot, élève de David. C’est important de voir que Fouquet et Chrétien ne flattent pas leurs sujets - même un jeune martyr républicain assassiné avec un profil… trop singulier. (L’inscription ‘David’ sur le dessin est peut-être parce qu’il provient de l’atelier de David.)

12- Maximilien Robespierre habitait rue Saint-Honoré chez Duplay, assez près de l’atelier. La gravure de son physionotrace, par Chrétien, est inscrit : « L’incorruptible Robespierre - Député à l’Assemblée nationale constituante ». « Dessiné par Fouquet, gravé par Chrétien, inventeur de la physionotrace Cloître St Honoré à Paris en 1792 ». Ce dessin, sans signature, à Versailles (Inv. Dess. 857), a été attribué à Joseph Boze ou à Antoine-Paul Vincent, mais le style est différent. Catherine Todd (qui écrit le blog Rodama) suggère que c’est peut-être le grand trait par Jean-Baptiste Fouquet.

13- Pour vérifier cette hypothèse, on peut le comparer au grand trait d’un homme inconnu au musée Carnavalet, signé par Fouquet. (C’est peut-être Giovanni Tordorò (1755-1836), ministre de la guerre de la République Cisalpine – il ressemble à la plaque de cuivre.) Les deux portraits sont dessinés au crayon et pastel blanc sur papier rose. Les dimensions sont similaires.

14- Regardons le détail de la cravate, avec des reflets blancs, et le style des hachures sur l’habit.

15 Le contour fort du profil est typique du physionotrace, tracé par une ligne continue.

16- La position de la signature de Fouquet suggère que la signature sur le portrait de Robespierre a été perdue quand le portrait a été taillé pour l’encadrement.

17- La popularité des portraits en profil suggère que autres artistes employaient l’instrument du physionotrace pour accélérer leur travail. Le portrait de Robespierre par Jean-Urbain Guérin est peut-être l’image la plus souvent copiée, même par les thermidoriens. Le petit tableau au Musée des Beaux-Arts d’Arras est peut-être une esquisse pour un tableau historique ou une illustration de livre, probablement du dix-neuvième siècle.

18- Une gravure anonyme d’août 1793 est probablement un autre physionotrace : l’accent sur les cils est typique. Robespierre porte une version masculine de la « coiffure à l’hérisson », avec ses propres cheveux longs, sans poudre, sous la perruque frisée. On voit la même coiffure, et les cheveux châtains-dorés, dans son portrait ovale à Versailles. William Ridley l’a utilisé pour sa gravure de 1794 à Londres.

19- Le type Gros est copié aussi. Encore, on voit le profil caractéristique de Robespierre.

20- Plusieurs portraits de son profil accentuent cet aspect à des degrés divers. Même quand il était malade et maigre, ses traits sont reconnaissables. Riyoko Ikeda le dessine de manière charmante dans sa bande dessinée La Rose de Versailles (Lady Oscar), car les grands yeux et le petit nez pointu sont près du ‘beau idéal’ (bishounen) en l’art manga japonais.

21- On sait que plusieurs des Portraits de Robespierre d’Hippolyte Buffenoir ne sont pas Maximilien. Deux autoportraits de Joseph Ducreux ont été exhibés sous le nom de Robespierre. Pourquoi ? L’argent. Un portrait sous le nom d’un personnage plus fameux est évalué à un prix plus élevé : un des portrait de Ducreux, appelé Robespierre, a été vendu à 45 000 $ chez Sotheby’s New York, 80% de plus que le prix estimé. Un portrait par Lefèvre avait été repeint au dix-neuvième siècle pour lui ressembler - et découvert après nettoyage.

22- On peut utiliser le grand trait de Robespierre pour évaluer les portraits de profil. Un grand trait d’un député du Tiers Etat, probablement aussi par Fouquet et coloré au pastel, est appelé ’Robespierre’ et figure sur les couvertures des biographies de Ruth Scurr et Jean-Clément Martin. Quand on le superpose au portrait connu de Robespierre avec « PhotoShop », on voit qu’il ne représente pas le même homme. Le nez est trop droit et l’angle de la mâchoire est trop aigu. La perruque, aussi, est d’un style différent de celles qu’il porte. C’est possible qu’une gravure de ce portrait existe, inscrit avec le vrai nom du sujet, mais il n’est pas Maximilien.

23- Et la « reconstruction scientifique » de Robespierre, fait par Philippe Froesch sur le prétendu masque mortuaire ?
Le masque (dont il y a plusieurs moulages) est d’origine douteuse. Dominique-Vivant Denon en possédait une copie, dont il a fait un dessin. Il est possible que l’original provient de l’atelier de Philippe Curtius ou de son élève (ou fille naturelle), Marie Grosholtz, Madame Tussaud.
Mais la description de Marie Tussaud du moulage de la tête tranchée de Robespierre au cimetière de la Madeleine (pas des Errancis !) est aussi fabuleuse que sa prétention d’avoir moulé le portrait du Comte de Lorges (un personnage fictif). Aussi, dix-sept heures après avoir reçu une balle dans la mâchoire, le visage de Robespierre a été déformé par un gonflement et des contusions, et ses ennemis n’avaient aucun désir de créer un culte de martyr. Ils l’ont enterré dans la chaux vive : sans masque, sans monument.

24- La superposition du physionotrace sur le profil du masque montre les formes différentes du front et du nez. Le visage est marqué plus fortement par la petite vérole. Si la reconstruction est de caractère, l’homme représenté n’est pas Maximilien : il est peut-être plus âgé que lui.
Il y a une explication plausible. Avant la Révolution, en 1788, François-Marie Mayeur de Saint-Paul écrit dans son Tableau du Nouveau Palais-Royal : « Tout le monde reproche au sieur Curtius le peu de soins qu’il porte au changement des figures. […] telle figure qui représentoit hier Scipion ou Annibal, vous représente aujourd’hui Mandrin à la tête des contrebandiers : le bon Public qui ne connoît pas plus l’un que l’autre, s’en va très-satisfait pour ses deux sous, bien persuadé qu’il a vu hier un grand homme chez Curtius, & qu’aujourd’hui il a frémi à la vue d’un scélérat. » (t. 1, 99–100).

  • En 1790, Le livre rouge, ou liste des pensions secrettes sur le trésor public, aussi écrit : « mais soit paresse, soit économie, le sieur Curtius à tiré de son grenier quelques-uns de ses anciens bustes pour en former des héros modernes, de sorte qu’il a fait de Mandrin, le comte de Mirabeau, de Nivet, le sieur de Thouret, de Cartouche, le fameux Chapelier, & c. » (83).
  • Compte tenu de cela, c’est possible que le masque est d’un autre personnage, renommé « Robespierre » pour les raisons commerciaux par Curtius ou Tussaud.
  • Dans The Times, Philippe Froesch a attribué la différence entre le masque et les portraits connus de Robespierre à la flatterie artistique : « Les portraits l’ont rendu très doux, probablement parce que les artistes connaissaient sa colère et voulaient être prudents ». Mais cette « colère » appartient à la légende noire. Froesch ignore l’existence du physionotrace et ne tient pas compte d’un aspect important du portrait révolutionnaire.

25- C’est que les artistes révolutionnaires se sont inspirés de l’art de la République romaine. Pour eux, le style « vériste » romain était l’expression et l’incarnation des vertus républicaines, sans flatterie. Le semblant de la maturité, des marques, des cicatrices, des rides, suggère la sagesse et l’expérience. Ce sont des portraits d’hommes sérieux, citoyens sérieux.

26- On voit ce style dans les bustes de la Première République. Le buste de Camille Desmoulins par François Martin est peut-être pris d’un moulage, avec son seul sourcil et ses marques de la petite vérole. Les bustes anonymes de Michel Le Pelletier et de Jean-Paul Marat sont basés sur ses masques mortuaires.

27- Les frères Deseine, Louis-Pierre et Claude-André, ont créé des portraits bustes fort beaux. Louis-Pierre, le cadet, a fait le buste de Jean-Sylvain Bailly. Il était royaliste, mais Claude-André, « Deseine le sourd-muet », un élève de l’Abbé de l’Épée, était jacobin. Il a gagné un prix chez les Jacobins en 1791 pour son buste de Mirabeau, d’après le masque mortuaire. Son buste d’Antoinette-Gabrielle Danton est aussi moulé d’un masque mortuaire, fait une semaine après la jeune femme, morte en couches, est déterrée par son mari.

28- Ses bustes des frères Robespierre sont vifs et expressifs. Maximilien est à mi-discours : Deseine n’a pas eu des séances formelles, mais il observait Robespierre parlant chez les Jacobins. On voit pourquoi Charlotte prétendait qu’Augustin (Bonbon) était le plus beau de ses frères : il lui ressemble plus fortement, avec le même nez, plus long que le nez de Maximilien !

29- Regardons le buste de Maximilien, achevé en novembre 1791. C’est signé au dos. On peut voir la forme de sa perruque, avec ses cheveux en queue. Son front est ridé : il parle, et peut-être il essaie de se mettre au foyer, sans ses lunettes. Lorsque l’on superpose le physionotrace, les profils sont assez proches : la différence d’expression faciale (les lèvres un peu séparées, le front ridé) explique les différences mineures.

30- On peut donc conclure, à mon avis, que le buste par Deseine et le physionotrace par Fouquet et Chrétien sont des représentations assez vraies de Robespierre. Les portraits d’autres clients par ces artistes sont très détaillés et n’ont pas tendance à flatter. Avant la photographie, la méthode du physionotrace approche le plus possible d’une vraie ressemblance. Le buste par Deseine, en trois dimensions, nous donne une impression forte de Robespierre en débat, jeune et dynamique. On peut comprendre pourquoi il a attiré beaucoup de femmes – ses « fangirls » – provoquant la jalousie et le mépris de ses rivaux.

31- Un grand merci à vous tous - et surtout à Maximilien.