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« L’homme de Varennes » : Drouet devant l’Assemblée nationale.

jeudi 12 avril 2018

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« L’homme de Varennes » : Drouet devant l’Assemblée nationale. Dans la séance du 24 juin 1791, Drouet et Guillaume sont présentés à l’Assemblée nationale par une députation de la municipalité de Paris.

Extrait du procès-verbal de cette séance :

M. Dacier, orateur de la députation :

Le conseil général de la commune présente à l’Assemblée nationale les citoyens qui se sont opposés avec tant de courage et tant de succès au passage du roi et de la reine, près des frontières. Autrefois la ville de Paris eût regretté qu’ils ne fussent pas nés dans son sein ; mais aujourd’hui que tous les Français sont frères, lorsque l’un des citoyens de l’empire fait une bonne action, la gloire en rejaillit sur toute la famille. (on applaudi). Voici M. Drouet, maître de poste de Sainte-Menchould, qui le premier, ayant cru reconnaître le roi et la reine, a pris le parti de courir à leur suite. Voici M. Guillaume, son camarade, qui accourut en même temps que lui, et qui, de concert avec lui, prit des mesures pour arrêter le passage des voitures suspectes. M. Drouet demande à l’Assemblée la permission de lui présenter le récit de ce qu’il a fait dans cette circonstance.

M. Drouet :

Je suis maître de poste à Sainte-Menehould, ancien dragon au régiment de Condé ; mon camarade Guillaume est un ancien dragon au régiment de la reine. (on applaudit). Le 21 juin, à sept heures et demie du soir, deux voitures et onze chevaux relayèrent à la poste de Sainte-Menehould. Je crus reconnaître la reine, et apercevant un homme dans le fond de la voiture à gauche, je fus frappé de la ressemblance de sa physionomie avec l’effigie d’un assignat de cinquante livres.(on applaudit). Ces voitures étant conduites par un détachement de dragons, lequel succédait à un détachement de hussards, sous le prétexte de protéger un trésor, cette escorte me confirma dans mes soupçons, surtout lorsque je vis le commandant de ce détachement parler d’un air très animé à l’un des courriers. Cependant, craignant d’exciter de fausses alarmes, étant tout seul, ne pouvant consulter personne, je laissai partir les voitures ; mais voyant aussitôt les dragons prêts à se mettre en mouvement pour les suivre, et voyant qu’après avoir demandé des chevaux pour Verdun, ces voitures prenaient la route de Varennes, je pris un chemin de traverse pour les rejoindre. Je les devançai à Varennes ; il était onze heures du soir ; il faisait très noir ; tout le monde était couché. Les voitures furent arrêtées dans une rue, par une dispute qui eut lieu entre les postillons et le maître de poste du lieu. Celui-ci voulait qu’on fît reposer et rafraîchir les chevaux selon l’usage. Le roi, au contraire, voulait accélérer son départ. Je dis alors à mon camarade : « Es-tu bon patriote ? » « N’en doute pas. » « Eh bien, lui répondis-je, le roi est à Varennes ; il faut l’arrêter. » Alors nous descendîmes et nous fîmes réflexion que, pour le succès de notre projet, il fallait barricader la rue et le pont par où le roi devait passer. (on applaudit).

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En conséquence, nous nous transportâmes, moi et mon camarade, près du pont de Varennes ; il y avait heureusement tout près une voiture chargée de meubles, nous l’amenâmes et la culbutâmes, de manière qu’il était impossible de passer. (on applaudit).

Alors, nous courûmes chercher le procureur de la commune, le maire, le commandant de la garde nationale, et en moins d’un demi-quart d’heure nous fûmes réunis au nombre de huit hommes de bonne volonté. Le commandant de la garde nationale accompagné du procureur de la commune s’approchèrent de la voiture et demandèrent aux voyageurs où ils allaient. La reine répondit qu’ils étaient pressés. On insista pour avoir un passeport, elle donna enfin son passeport à deux gardes d’honneur, qui descendirent et vinrent à l’auberge. Le passeport portait le nom de madame la baronne de Korf, etc. Quelques personnes qui entendirent disaient qu’il devait suffire.Nous combattîmes cette idée, parce que le passeport n’était signé que du roi, et qu’il devait l’être aussi par le président de l’Assemblée nationale. « Si vous êtes une étrangère, disions-nous à la reine, pourquoi avez-vous assez d’influence pour faire partir après vous un détachement ? Pourquoi, alors vous passâtes par Clermont, en avez-vous eu assez pour vous faire suivre par un premier détachement ? » D’après ces réflexions et notre obstination, on délibéra que les voyageurs ne partiraient que le lendemain. Ils descendirent dans la maison du procureur de la commune.

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Alors, de lui-même, le roi nous dit : « Voilà le roi, voilà mon épouse et mes enfants ; nous vous conjurons de nous traiter avec les égards que les Français ont toujours eus pour leurs rois. » Aussitôt les gardes nationales accoururent en foule, et l’on vit en même temps arriver les hussards le sabre à la main ; ils essayèrent d’approcher de la maison où était le roi mais nous leur criâmes que si on voulait l’arracher on ne l’arracherait que mort d’entre nos mains… Le commandant de la garde nationale eut l’attention, en outre, de faire venir deux petites pièces d’artillerie qu’il fit mettre à l’embouchure de la rue par en haut et deux autres en bas, de manière que les hussards se trouvèrent entre deux feux. On les somma de descendre de cheval, M. Douglas, leur chef, s’y refusa : il dit qu’il voulait, avec sa troupe, garder le roi. On lui répondit que la garde nationale le garderait bien, qu’elle n’avait pas besoin de son secours. Il insista : alors le commandant de la garde nationale ordonna aux canonniers de se mettre à leurs rangs et de faire feu ; ils prirent la mèche à la main… Mais j’ai l’honneur de vous observer qu’il n’y avait rien dans les canons.

En un mot, le commandant de la garde nationale et la garde nationale firent si bien qu’ils parvinrent à désarmer les hussards ; le roi fut donc constitué prisonnier. Ayant ainsi rempli notre devoir nous retournâmes chez nous au milieu des félicitations de nos concitoyens, et nous sommes venus déposer dans le sein de l’Assemblée nationale l’hommage de nos services.

M. Le Président (vicomte de Beauharnais) :

« L’Assemblée nationale vous a reçu avec cet enthousiasme qu’elle doit à des citoyens qui ont montré un zèle et un dévouement aussi généreux, à des hommes qui, peut-être, ont préservé la France entière d’une guerre désastreuse. Si la Commune de Paris regrette que vous ne soyez pas nés dans son sein, la nation entière vous réclame ; c’est la France que vous avez sauvée et l’Assemblée nationale s’engage à récompenser les services que vous avez rendus à la patrie ; elle vous donne l’assurance de la satisfaction la plus parfaite, et elle vous invite à assister à sa séance. »

Avec l’épisode de la fuite du roi, on assiste à la rupture du roi avec son peuple. À partir de Varennes, le roi « père de son peuple » n’est plus, et la République quelques mois plus tard sera proclamée.

Drouet était né à Sainte-Menehould le 8 janvier 1763 et meurt le 11 avril 1824. Devenu une sorte de héros, avec son buste placé à l’Hôtel de Paris, il fut élu suppléant pour la Marne à la Législative et, un an plus tard, député de ce département à la Convention. Il y prit parti contre les Girondins, vota contre l’appel au peuple, pour la mort du roi et contre le sursis dans le procès du roi, contre la mise en accusation de Marat. Envoyé à l’armée du Nord, il fut fait prisonnier le 16 octobre 1793. Il fut échangé contre Madame Royale en décembre 1795. Réélu aux Conseils par le département du Nord, il siégea aux Cinq Cents à l’extrême gauche. Pas pour longtemps, car Drouet, de par sa longue absence, se croyait toujours en l’an II ! Apologiste de Marat et de Robespierre, membre du club du Panthéon, il fut l’un des premiers ex-conventionnels à entrer en rapport avec Babeuf. Il fut arrêté le 10 mai 1796 comme Babouviste et enfermé à l’Abbaye. L’émotion fut grande à Paris : « l’homme de Varennes » en prison ! Carnot, Letourneur et La Revellière s’opposèrent à sa mise en liberté car son arrestation permettait d’envoyer les Babouvistes devant la Haute Cour de Vendôme, un représentant du peuple n’était justifiable que devant celle-ci. Le 17 août 1796, Drouet s’évadait, l’Abbaye étant une prison plus commode que le Temple où avait été enfermé Babeuf. Il partit pour la Suisse. Jugé par contumace à Vendôme, il fut acquitté le 26 mai 1797. Il rentra en France en octobre 1797. Il ne retrouva pas son siège. Il milita dans les rangs des « néo-Jacobins », mais ne s’opposa pas au 18 Brumaire puisqu’il fut nommé sous-préfet de Sainte-Menehoult le 22 mars 1800.

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Retour du roi de Varennes

La légende rapporte que Napoléon, de passage à Châlons-sur-Marne en 1807, le reconnut et lui aurait dit : « Monsieur Drouet, vous avez changé la face du monde » et lui fit décerner la Légion d’Honneur. Membre de la Chambre des Cent Jours, il disparut lors du retour de la royauté [1].

Drouet avait bien changé la face de la France et indirectement celle du Monde à Varennes. La royauté avait été démystifiée en partie grâce à cette action, que Drouet accomplit un jour de printemps : le 21 juin 1791.

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Bernard VANDEPLAS, docteur en Histoire Contemporaine.

[1D’après le dictionnaire historique de la Révolution Française sous la direction d’Albert Soboul, Paris, 1989.