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Jérôme Pétion : l’ami devenu adversaire

un article fort référencé de Jean-Claude Martinage

jeudi 26 mars 2015

L’ami intime devenu adversaire de Robespierre

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Portrait de Jérôme Petion

« Jérôme Pétion est celui de tous les hommes que j’ai aimé et estimé le plus depuis l’Assemblée nationale constituante. » déclare Robespierre en avril 1792. Très vite, dès leur arrivée à Versailles en mai 1789, nos 2 jeunes avocats, Robespierre 31 ans et Pétion 33 ans, deviennent amis. Ils ont été élus, à Arras et Chartres, députés du tiers état aux Etats Généraux. Ils se retrouvent au café Lamaury de Versailles où siège le club breton, première ébauche du club des Jacobins. Pendant plus de 2 ans, ils seront assis côte à côte à l’extrême gauche de l’Assemblée constituante et lutteront pour les mêmes principes. Ils se battent ensemble pour la défense des plus pauvres, pour le droit du peuple tout entier à être représenté, pour la liberté de la presse, la suppression de la peine de mort, la reconnaissance des droits politiques des noirs, contre le véto royal… Ce sont « les gémeaux de la liberté » selon la formule de Manuel. Après l’arrestation du roi à Varennes, le 21 juin 1791, Pétion est l’un des 3 commissaires chargé de ramener la famille royale à Paris. Il sera pourtant l’un de ceux, avec Robespierre, Grégoire et Buzot, à demander que la fuite du roi ne reste pas sans conséquences. Après la fusillade du Champ de Mars, le 17 juillet, et la scission avec les Feuillants, les deux amis restent ensemble dans le groupe peu nombreux fidèle aux Jacobins. A l’Assemblée, ils deviennent les champions du public des tribunes qui les soutient et les applaudit. Le 30 septembre 1791, dernier jour de la Constituante, ils sortent en se tenant le bras
sous les applaudissements de la foule et les cris de « Vivent Pétion et Robespierre ! Vivent les députés sans tache ! » Ils sont ovationnés aux Jacobins. On les surnomme « l’Incorruptible  » et « le Vertueux ».

Le 14 novembre 1791, Pétion est élu maire de Paris contre La Fayette. Election aisée car les électeurs ont toute confiance en son civisme et à sa réputation de « vertu ». Georges Walter [1] en fait pour l’occasion un portrait savoureux, nous expliquant que ce poste lui convenait très bien « quand il s’agissait d’une place où des occasions abondaient pour son détenteur de se donner en spectacle et de parader dans des cérémonies officielles. De taille plutôt au-dessus de la moyenne, bien fait, le visage éclairé d’un sourire un peu bête, mais très cordial, dont il savait d’ailleurs jouer en virtuose, la voix sonore mais parfaitement apprivoisée, il avait la larme et le baiser très faciles. Peut-être manquait-il de fermeté et d’intelligence, mais n’étaient-ce pas justement les qualités dont il fallait user les moins dans l’exercice de ces hautes fonctions ? »

En février 1792, les tensions s’aggravent entre le peuple et les bourgeois. Pétion, comme maire de Paris, recueille les plaintes de part et d’autre et commence à s’effrayer de ce divorce naissant entre riches et pauvres. Un an plus tard, il aura choisi son camp et appellera les « braves gens » de la capitale à défendre leurs propriétés menacées par les « méchants ».

Surviennent alors les évènements de l’été 1792. Pétion, comme maire de Paris, essaie de contrôler la situation mais voit son autorité de plus en plus contestée et effacée. Le 20 juin, il tente vainement d’empêcher l’invasion des Tuileries. Accusé par le roi d’avoir favorisé l’émeute, il est suspendu temporairement de ses fonctions de maire. Le 3 août, à la tête d’une députation des sections, il présente à la Législative une adresse exigeant la déchéance du roi. Il ne participe pas à la journée cruciale du 10 août 1792 car il est consigné chez lui. C’est la Commune insurrectionnelle, qui organise l’assaut des Tuileries. Il reste ensuite totalement passif pendant les massacres de septembre.

Pétion, comme Robespierre, est alors élu député à la Convention et démissionne donc de sa fonction de maire de Paris. Il devient le premier président de l’Assemblée, le 20 septembre 1792. Tous ces honneurs ont-ils tourné la tête de cet homme jugé vaniteux mais souvent indécis. Peu à peu, les Girondins vont l’attirer dans leur camp à force de flatteries. Il se heurte à Robespierre et bientôt la rupture semble définitive entre les deux amis. Une entrevue orageuse a lieu au sujet des massacres. Pétion écrit en novembre 1792 : « J’eus une explication avec Robespierre, elle fut très vive…Je lui dis, Robespierre, vous faites bien du mal ; vos dénonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupçons, agitent les peuple  ».Charlotte Robespierre qui aurait assisté à l’entrevue écrit : « J’entendis mon frère reprocher à Pétion de n’avoir pas interposé son autorité pour arrêter les déplorables excès des 2 et 3 septembre. »

Vient le procès du roi en janvier 1793. Pétion est alors ouvertement du parti des girondins. Comme eux, il vote l’appel au peuple puis le sursis.

Après la dénonciation des Girondins par Robespierre le 3 avril 1793, Pétion se répand en invectives contre Robespierre et menace son ancien ami : « Il faudra que Robespierre soit marqué comme autrefois les calomniateurs…Je ne serai content que lorsque j’aurai vu ces hommes qui veulent perdre la république laisser leur tête à l’échafaud… » 

Dans son « Discours  » [2] Pétion fait un portrait très sévère de Robespierre. Blessé, Robespierre lui répond de façon ironique et même acerbe en appelant son ancien ami « Jérôme 1er, sire et majesté ». Les liens entre les deux hommes sont bien définitivement rompus. Robespierre, adversaire acharné des Girondins, est devenu aussi celui de son ancien alter ego, l’homme qu’il avait le plus aimé dans les premiers temps de la révolution.

La fin de Pétion sera tragique. Après la proscription des Girondins, le 2 juin 1793, il est décrété d’arrestation. Il s’enfuit à Caen avec Guadet où il tente d’organiser une insurrection fédérale. Puis il gagne la région de Bordeaux où il se cache à St Emilion pendant un an avec Barbaroux et Buzot. En juin 1794, se sentant menacé, il se suicide pour ne pas être pris.

Jean-Claude Martinage

Dans sa biographie « Robespierre », Hervé Leuwers reproduit deux textes écrits en 1792, l’un de Jérôme Pétion p.244) et l’autre de Dubois Crancé (p.169).

Jérôme Pétion, l’ami très cher rallié ensuite aux girondins et devenu son adversaire, fait ici un portrait acerbe pour ne pas dire médisant de Robespierre. L’amitié perdue fait souvent place à de l’aversion, c’est très courant.

En outre, les traits qu’il attribue à Robespierre semblent aussi être des caractéristiques de sa propre personnalité recherchant constamment les honneurs.

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Portrait de Dubois de Crance

Le texte de Dubois Crancé est beaucoup plus favorable à Robespierre. Nous y retrouvons bien ici l’homme d’exception dont nous défendons la mémoire. Austère certes mais inébranlable, intransigeant dans sa lutte pour l’égalité et la défense du peuple, sa probité lui valut très vite le surnom d’ « Incorruptible ».

texte de Dubois Crancé

Général des sans-culottes, ennemi de toute domination, défenseur intrépide des droits du peuple, il ne manquait à Robespierre qu’un physique imposant, un organe à la Danton, et quelquefois moins de présomption et d’opiniâtreté.

Ces petits défauts souvent nuisirent à la cause qu’il défendait ; il était orgueilleux et jaloux, mais juste et vertueux. Jamais ses plus grands détracteurs n’ont pu lui reprocher un instant d’égarement. Toujours ferme dans ses principes les plus austères, jamais il n’a dévié : tel il fut dès le commencement, tel on le trouva à la fin, et cet éloge est applicable à bien peu d’individus.

Robespierre ne fut à l’Assemblée constituante ni président, ni secrétaire, ni d’aucun comité ; les patriotes eux-mêmes l’estimaient mais ne l’aimaient pas. Le motif en est simple : cet homme, nourri de la morale de Rousseau, se sentait le courage d’imiter son modèle ; il en eut l’austérité des principes, de mœurs, le caractère sauvage, l’esprit inconciliant, l’orgueilleuse simplicité, même la morosité ; il n’en eut pas les talents, mais Robespierre n’était pas pour cela un homme ordinaire.

Ne prenant jamais de conseil que de son cœur, il eut souvent de la défaveur dans ses opinions considérées presque toujours comme exagérées, parce que Robespierre qui jamais n’avait voulu de monarchie, qui ne croyait en la liberté que dans un état d’égalité parfaite, parlait toujours d’après son principe, et s’exprimait, au moment de la terminaison de notre Constitution, comme si ces modifications n’eussent pas existé.

[…] Rendons justice à la vertu, à l’honneur et à la probité. Robespierre n’a jamais été d’aucune intrigue ; toujours seul avec son cœur, il a fait tête, avec un grand courage, aux plus violents orages. Si l’Assemblée n’eût été composée que de Robespierre, la France ne serait peut-être aujourd’hui qu’un monceau de ruines ; mais au milieu de tant d’intrigues, de bassesses, de vices, de corruption, dans le choc de tant d’intérêts opposés, d’opinions diverses, au milieu du tumulte, des calomnies, des craintes, des assassinats, Robespierre fut un rocher et un rocher inexpugnable. Il a donc fait son devoir, il a bien mérité de sa patrie, et son exemple est un modèle précieux pour nos successeurs.

(Le véritable portrait de nos législateurs ou Galerie de portraits exposés à la vue du public depuis le 5 mai 1789, jusqu’au premier octobre 1791, Paris, 1792, p. 27)

++++Jérôme Pétion cité aussi par Leuwers

Texte référé par Jean-Claude Martinage

« Robespierre est extrêmement ombrageux et défiant ; il aperçoit partout des complots, des trahisons, des précipices. Son tempérament bilieux, son imagination atrabilaire, lui présentent tous les objets sous de sombres couleurs ; impérieux dans ses avis, n’écoutant que lui, ne supportant pas la contrariété, ne pardonnant jamais à celui qui a pu blesser son amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts ; dénonçant avec légèreté et s’irritant du plus léger soupçon ; croyant toujours qu’on s’occupe de lui et pour le persécuter ; vantant ses services et parlant de lui avec peu de réserve ; ne connaissant point les convenances et nuisant par cela même aux causes qu’il défend ; voulant par-dessus tout la faveur du public, lui faisant sans cesse la cour, et cherchant avec affection ses applaudissements ; c’est là, c’est surtout cette dernière faiblesse, qui, perçant dans tous les actes de sa vie politique, a pu faire croire que Robespierre aspirait à de hautes destinées et qu’il voulait usurper le pouvoir dictatorial. »

(Discours de Jérôme Pétion, sur l’accusation intentée contre Maximilien Robespierre. Paris. s.d [1792] p. 27)


[1« Robespierre » de Gérard Walter éd. Gallimard 1946 p. 204-205

[2*« Discours de Jérôme Pétion, sur l’accusation intentée contre Maximilien Robespierre » 1792. Voir le texte onglet suivant.,