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Forte agitation ouvrière dans les « ateliers de charité »

La Révolution au pays de Robespierre (3)

mardi 10 février 2015

Printemps 1791 à Arras Forte agitation ouvrière dans les « ATELIERS DE CHARITE »



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Les événements révolutionnaires ont fortement ralenti l’activité économique et le chômage frappe durement. L’agitation ouvrière gagne la France entière, et dès le 21 octobre 1789 la Constituante a voté la Loi Martiale pour réprimer « les mouvements séditieux ».

En janvier 1791, le gouvernement accorde 30 000 livres à chaque département pour créer des « Ateliers de charité », réclamés dans de nombreux cahiers de doléances, et destinés à procurer du travail aux ouvriers.

Le district d’Arras reçoit pour sa part 4 571 livres 6 sols et 2 deniers. Dans un premier temps il considère que c’est trop peu pour ouvrir des chantiers et décide de répartir cette somme entre les pauvres sans travail des différentes communes à condition qu’ils remettent en état les chemins vicinaux.

Le 23 mars le directoire du département décide d’établir le plus promptement possible ces ateliers de charité dans chaque district afin de réaliser des travaux d’utilité publique. Pour le district d’Arras il propose notamment le renforcement des remparts de la ville d’Arras et, sur le chemin d’Arras à St Pol, d’entreprendre de baisser la pente qui se situe à Pont du Gy, à quelques kilomètres de la sortie d’Arras.
 
Sont embauchés sur ces ateliers de charité, les chômeurs de plus de 16 ans dotés d’un certificat « d’état de besoin », pour un salaire de 20 sous par jour.

Un règlement en 14 articles précise que : la journée commence à 6 h et finit à 7 h du soir, l’heure du déjeuner est fixée de 8 à 9 h celle du goûter de 4 h ½ à 5 h, le droit de fumer est accordé ¼ d’heure le matin et l’après-midi. Deux appels ont lieu chaque jour. Les outils sont fournis, la paie est assurée le samedi, etc…
 
Le 21 avril, les ouvriers de l’atelier de secours du Pont du Gy contestent le salaire qui leur est fixé. Ils se rendent en masse au district et déclarent au procureur syndic qu’ils ne peuvent travailler à la toise pour seulement 25 sols, compris le roulage, et préfèrent être payés à la journée.

Le procureur syndic engage les ouvriers à envoyer une délégation au directoire du département Ils s’y rendent en grand nombre l’après-midi. Ils demandent 6 livres par toise ou 30 sols par jour, qui leur sont refusés, et les jours suivants l’agitation s’étend.

Le terrain sur lequel se déroule ce chantier n’est que de 360 toises, ce qui ne permet d’accueillir que 400 ouvriers, or il s’en présente beaucoup plus, venus de nombreux villages, qui réclament d’être payés de leur déplacement.
 
Il s’ensuit des troubles de plus en plus conséquents et le procureur syndic du district [1] fait savoir le 7 mai, jour de la paie des ouvriers, qu’il y a lieu de requérir le général Briandas Casteja, commandant des troupes de ligne, pour qu’il envoie le même jour au Pont du Gy une compagnie et cinquante hommes de cavalerie.

Il requiert de la municipalité d’Arras qu’elle dépêche au même endroit une compagnie de la Garde nationale [2]
L’ordre est donné d’arrêter ceux qui causeraient quelque tumulte et d’assurer la tranquillité de la ville d’Arras.

Le 13 mai le Directoire du département avise le district que les fonds étant épuisés il va falloir envisager les fermetures des ateliers. Une députation est envoyée à l’Assemblée nationale pour obtenir un prompt secours.

L’agitation gagne aussi les 464 ouvriers occupés à renforcer les remparts d’Arras qui ont insulté et injurié un détachement de la Garde nationale (qui a du se réfugier dans la caserne).

Le 16 mai les piqueurs alertent les autorités : les ouvriers du chantier du Pont du Gy et plus de deux mille ouvriers venus de la campagne viennent rejoindre ceux des remparts pour se rendre à l’hôtel du département.

Ils sont contenus à la porte de la ville par 50 soldats du 56e régiment en garnison à Arras, 50 cavaliers et 50 Gardes nationaux.

On avait pris soin de retirer leurs outils aux ouvriers pour qu’ils ne s’en servent pas comme arme.

Deux des principaux meneurs sont garrottés et jetés en prison.
 
Finalement le calme revient. La majorité des ouvriers finit par accepter les tarifs : les plus robustes payés à la toise et les vieillards et les faibles à 10 sols par jour (environ le prix de 3 livres de pain).

Les outils sont rendus aux ouvriers ; le général de Casteja est remercié du zèle qu’il a déployé pour le rétablissement de l’ordre.
 
Après le 20 mai plus aucune mention n’est faite de cette agitation ouvrière dans le registre des délibérations du District. Ce sont bientôt les préoccupations relatives aux nombreuses perturbations suscitées par les prêtres réfractaires qui vont apparaître.

Le 14 juin 1791 est votée la loi Le Chapelier qui interdit toute « coalition ouvrière » pour défendre des intérêts communs. Il faudra attendre 1864 pour que soit reconnu le droit de grève.
 

Christian Lescureux

[1Elu au suffrage censitaire (rares sont les ouvriers qui ont le droit de vote). Le district d’Arras est présidé par Me Liborel, riche avocat et éminente figure de la bourgeoise d’Arras et comprend surtout des fermiers aisés, des négociants des rentiers..

[2Appartenir à la Garde nationale (chargée de maintenir l’ordre) coûte cher et est réservé aux bourgeois.